Alfred-Charles Vaillandet est né
le 13 janvier 1865 dans la Haute-Saône. C'est en janvier
1898 que le congrès socialiste d'Epernay lui propose de
se présenter aux législatives dans une circonscription
de la Marne qualifiée de "très à gauche".
Vaillandet refuse, il n'est pas un "arriviste". Depuis
la rentrée d'octobre 1897, il est à Bourges comme
professeur d'histoire. C'est un socialiste antimilitariste et
extrémiste. Pour ces élections, dans un premier
temps, on avait beaucoup intrigué pour que Lamy reprenne
le fauteuil de maire. Mais ce dernier ne voulait que le poste
d'adjoint. De même, Cougny ne désirait pas la place,
il souhaitait - disait-on chez ses amis - "devenir Conseiller
à la cour d'Appel", ce qui n'avait rien à
voir ! Enfin Vaillandet tergiversa, il acceptait un jour, se
récusait le lendemain. En réalité, une réunion
des élus socialistes se déroula avant la convocation
du conseil municipal et Vaillandet recueillit 12 voix contre
8 à Lamy. C'était un signe.
Le 21 mai 1900, dans une salle très
populaire formée, selon le "Journal du Cher",
de "collectivistes militants", l'élection du
maire se déroule sans surprise. Vaillandet obtient 25
voix sur 30 votants.
Après une phase musicale par la fanfare de la Bourse du
Travail, le nouveau Maire prononce le discours d'usage :
" Si les désirs personnels étaient entrés
en ligne de compte, je ne vous cache pas que j'aurais hésité
à accepter ce périlleux honneur.... Mais j'estime
que nul n'a le droit de s'esquiver...."
Il termine de manière très
conventionnelle à gauche par un "Vive la République
démocratique et sociale".
La séance est levée, alors que dehors les chants
se font entendre, c'est La Carmagnole puis l'Internationale.
Bourges s'est dotée d'un maire socialiste.
VAILLANDET, LE MAIRE SUR UN SIEGE
EJECTABLE
Depuis ce 20 mai 1900 Alfred-Charles Vaillandet
occupe le fauteuil de premier magistrat de la cité. Pourtant,
il ne va pas rester en place très longtemps, c'est un
épisode à la fois surprenant et symptomatique des
moeurs de ce début de siècle. Tout se concrétise
cinq mois après l'élection du maire, lorsque paraît
un arrêté signé du préfet du Cher,
suspendant Vaillandet de son mandat de maire.
Dans ce cas, selon les termes de la loi de 1884, il ne restait
qu'une solution : que Bourges se dote d'un autre maire. Mais
qu'avait donc fait le maire pour mériter une telle réaction
de la part du préfet du Cher, d'autant plus que Vaillandet
sera révoqué par un décret du Ministre de
l'Intérieur en date du 12 novembre 1901 ?
On en saura plus à la séance
du conseil municipal du 20 novembre, lorsque le coupable va chercher
à se justifier devant ses collègues. Il sera soutenu
dans cette épreuve difficile par le conseiller Rougeron,
lequel propose une motion approuvant la conduite de son maire.
Cougny s'oppose au vote, car affirme-t-il, "Vaillandet
a divisé le Parti Socialiste". Finalement,
la motion Rougeron est adoptée par 16 voix contre 10 et
il y a eu 2 abstentions. Ceci démontre que l'ex-maire
avait la confiance de ses collègues du conseil municipal.
La politique de la gauche française d'alors n'est guère
simple. En effet, une scission s'est faite, à la suite
de l'entrée dans un ministère de Défense
Républicaine du socialiste Millerand, car, dans ce même
gouvernement, le socialiste côtoie Gallifet, le "Tueur
de la Commune". Cougny à Bourges et Breton à
Vierzon sont des partisans de Millerand, ils s'opposent à
la nouvelle vague des socialistes purs et durs, emmenés
par Vaillant : Vaillandet, Mauger et Laudier. Finalement, Cougny
est exclu du Parti Socialiste. Alors, entre les anciens amis,
ce sera la haine, et Vaillandet va payer.
Les reproches du préfet à Vaillandet portent sur
deux points essentiels. Le premier tient au fonctionnement administratif
de la mairie. Un brigadier d'octroi nommé Renouard était
proche de la retraite. Il semble que Vaillandet ait voulu le
précipiter un peu plus vite dehors, en tout cas, sans
son consentement. Il y eut un conflit entre les deux hommes,
d'autant que Renouard avait des amitiés avec Cougny. Lorsque
Renouard sanctionna pour faute trois de ses subordonnés,
le maire le désavoua et leva les sanctions ainsi infligées.
Pour le préfet, cela se traduira par un encouragement
"du maire à l'indiscipline". C'était
le premier motif pour écarter Vaillandet.
Le second motif est plus grave et plus
politique. Vaillandet touchait à l'armée, à
son moral, à sa tradition, et l'on était en pleine
affaire Dreyfus.....
Premier incident entre Vaillandet et l'autorité militaire
locale, à l'occasion du 14 juillet. Comme il était
de tradition, la Ville mettait à la disposition de la
population pour suivre le défilé des troupes, une
estrade et des chaises place Séraucourt. Deux mois après
son élection, et selon ses principes antimilitaristes,
Vaillandet refusa cette aide logistique aux autorités
militaires, c'était une position insoutenable et impopulaire.
Comme le rappelle "l'Indépendant du Cher", la
municipalité refusa de participer au défilé
du 14 juillet qu'elle remplaça par une marche de jeunes
socialistes chantant l'Internationale et criant des "Vive
la Sociale, A bas l'armée" et "A
bas la calotte". Il y avait de quoi émouvoir
la population berruyère même la moins conservatrice.
Mais le plus dramatique ne va pas tarder à se produire.
En effet, Vaillandet, s'associa à
une manifestation "poussant les jeunes soldats à
la désobéissance". Il est vrai qu'il
avait participé à une réunion publique,
et lorsqu'il a pris la parole, certaines phrases étaient
très politiques, ainsi il dira : "En cas de
conflit armé, le soldat doit se rappeler les principes
de l'Evangile, tu ne tueras point".
Sur un des tracts distribués au
cours de cette réunion, on pourra aussi lire :
"Tu vas troquer la blouse contre la capote, n'oublie
pas que tu es prolétaire, la mascarade n'aura qu'un temps".
En 1901, on ne badinait pas avec l'armée.
Il était acquis que "chaque fois que l'armée
serait attaquée, le coupable serait frappé".
Et c'est ce qui se passera.
Vaillandet, en conformité avec ses
idées, et selon les voeux de la majorité des militants
socialistes et syndicaux, ne fera aucune concession. Pour lui,
la municipalité ne devait être gérée
que pour le service exclusif de la classe ouvrière.
Malgré l'argumentation d'Edouard
Vaillant face au Ministre de l'Intérieur Waldeck-Rousseau,
signalant "que le Préfet a cherché à
se débarrasser d'un maire fidèle à son parti
et bon administrateur... que le préfet a été
maladroit et violent", rien n'y fera, c'était un
vrai conflit politique, d'autant qu'à Bourges, la droite
reprenait espoir ; un journal local modéré écrira
"On va changer de maire, et aller à la conquête
de cette citadelle collectiviste qu'est devenue la mairie de
Bourges... et maintenant Bourges va faire de la bonne besogne."
En fait, le successeur de Vaillandet
sera un de ses amis, Joseph Lebrun. Pendant
plusieurs jours, à Bourges, chacun avait pensé
que la dissolution du conseil municipal était inéluctable,
"de l'avis général, elle serait bien accueillie",
mais il n'en fut rien, il fallait changer simplement de maire.
Le plus cocasse, c'est que Vaillandet restera conseiller municipal
pendant encore un certain temps. L'élection de Lebrun
ne manquera pas de piquant, il y avait 29 votants, on compta
30 bulletins dans l'urne... on recommença, il y avait
une belle ambiance. Fort heureusement, le siège de premier
magistrat de Bourges est rarement éjectable !
Vaillandet qui n'a donné son nom à une rue de Bourges
que très récemment, quittera la ville, ayant été
nommé professeur dans une cité du midi. Il mourra
à Vesoul en 1940.
Alors que se déroulaient à
Bourges ces événements, dans la ville voisine de
Vierzon, commençait la carrière d'un autre homme
politique socialiste : Henri Laudier.