- Roland Narboux - Bourges Encyclopédie

L'ENCYCLOPEDIE DE BOURGES
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HISTOIRE

HISTOIRE DE BOURGES AU XX ième SIECLE 1930 - 1937
Par Roland NARBOUX

Bourges et son Histoire avec cette période clé de l'entre deux guerres.

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Version 2012

 

HISTOIRE DE BOURGES AU XX ième SIECLE : LE TEMPS DES NOTABLES

1930 / 1937

 

Les Prés-Fichaux enfin inaugurés
Les Législatives de 1932
Léon Blum chez les socialistes de Bourges
Bourges se dote d'un Muséum
L'Aérogare à Bourges
Laudier réélu Maire en 1935
Le temps des exclusions : Boin et Laudier
Le Front Populaire en Berry
Chroniques locales des années 1930
Le Personnage Laudier

 

1930, l'époque des grands exploits et des héros commence. C'est Mermoz qui transporte en 5 jours du courrier entre Paris et Buenos Aires, il devient le pilote le plus populaire de l'époque, alors que Costes et Bellonte préparent leur machine pour une grande première, un Paris-New York qui restera en France et à Bourges dans les légendes. Autre personnage "chouchou" du public, André Leducq emporte le Tour de France, avec l'équipe nationale et ses amis Antonin Magne et Marcel Bidot. Un autre français à l'honneur, c'est Louis Chiron qui gagne le grand Prix automobile de Spa en Belgique.
A Bourges, comme en 1910, la fête se prépare, ce sera le Grand Cortège historique qui parcourera les rues de la Ville. Il s'agissait de commémorer le centenaire des trois Glorieuses de 1830 et de la Révolution. Mais ce spectacle restera éphémère, les berruyers s'intéressant après un temps d'attente, au nouveau Jardin voulu par Laudier.

 

LES PRES-FICHAUX ENFIN INAUGURES

Après avoir bataillé une dizaine d'années, Laudier, avec une volonté et une énergie remarquable, va arriver à ses fins : le 30 juin 1930, les Prés Fichaux sont inaugurés.
Pour transformer ce marais des "Pretz-Fichault" dans lesquels les protestants allaient chanter les psaumes de Clément Marot, en un superbe jardin à la française, il aura fallu de l'argent, et aussi des compétences techniques. Sur une surface de 4,5 hectares,assez modeste, Paul Margueritat a su recréer un jardin à la fois sobre et grandiose. Il a fallu ramener 100 000 mètres cubes de terre et de remblais ainsi que des centaines de mètres de canalisations souterraines, et plus de 6 kilomètres de drains en poterie.

 

L'inauguration de ce 30 juin ne commence pas sous les meilleurs hospices. Le cortège des personnalités s'ébranle, mais la foule n'est pas au rendez-vous : le berruyer boude. On lui a tellement dit que ce jardin avait été un gouffre financier qu'il ne s'est pas déplacé. Et puis, la cérémonie devait être présidée par Monsieur Paul Léon, Directeur des Beaux Arts de Paris, mais il n'est pas là. Il est malade.... maladie réelle ou diplomatique, nul ne sait. C'est Laudier qui dévoile la plaque commémorative de cette journée, au pied de la terrasse. Cette plaque est toujours visible, elle précise que M. Paul Léon est venu ce matin là... etc... en réalité, c'est faux. Le grand homme avait fait "faux bond".

 

La visite du jardin commence à la terrasse avec une superbe vue panoramique de l'ensemble en contre-bas, un bas-relief de Vital Coulhon, représentant un couple, c'est "l'Eternelle Tourmente". Le cortège, assez maigre, parcourt la centaine de mètres de la pelouse, avec des ifs délimitant les allées. Puis c'est la visite des bassins, au centre desquels trône un magnifique marbre de Blanchard : "Diane Surprise".
De part et d'autre du bassin, le "clou" du jardin, ce sont les deux vases monumentaux de Sèvres, dûs aux ciseaux de Patout, ils sont hauts de près de 6 mètres. La roseraie est visitée, avec le "Dieu Pan" et deux petits vases de Sèvres, ce sont "de magnifiques taches blanches sur l'émeraude des pelouses latérales". Laudier termine l'inauguration par le théâtre de verdure dont l'entrée était alors gardée par deux "Centaures" de Monard.
Le programme de la journée distribué ce 30 juin 1930 signalait que "ce vaste jardin, typique de l'Art Déco, aux nombreuses formes végétales sculptées, des cornes de magnolias, des arcades d'ifs, est ordonné autour d'un grand tapis vert". Il faudra attendre l'après midi pour que Laudier savoure sa victoire, après une matinée semi-ratée, les berruyers, l'après-midi vont se précipiter et ce sera l'émerveillement : le jardin des Prés-Fichaux de l'avis de tous, est un des plus beaux d'Europe. Aujourd'hui encore, il demeure, malgré la perte de plusieurs de ses statues d'origine, et leur non-remplacement, ce qui constitue, pour les Municipalités successives, une faute, l'un des fleurons de la Ville de Bourges.

 

LES LEGISLATIVES DE 1932

Avec l'année 1932, commencent les années noires, c'est la fin de "la Belle Epoque", désormais, les préoccupations politiques prendront le pas sur les frivolités, bien que ....
Dès 1930, la prospérité américaine s'était effondrée, les palliatifs habituels auxquels recourut le président Hoover n'avaient pu enrayer le mouvement de récession. En 1932, puis 1933, c'est le point culminant de la crise, les salaires diminuent de 25 à 60%, le nombre de chômeurs augmente, ils sont 4 millions en 1930, 7 l'année suivante et 17 millions en 1933. Le pays semble vivre un cauchemar.
Du côté de l'Allemagne, la crise économique se double d'une grave crise politique. Les Allemands, en détresse, seront rejettés vers le communisme, et surtout le nationalisme. Les intrigues de la bourgeoisie allemande et des conservateurs monarchistes espèrent utiliser Hitler à leur profit. Ils facilitent son accession à la Chancellerie le 30 janvier 1933. Mais, en quelques mois, Hitler impose sa dictature. Le parti Nazi, le Fürhrer, le Troisième Reich : l'Allemagne sombre dans l'ignominie, ce sera la honte de l'espèce humaine.

En France, le malaise économique arrive plus tardivement. Dans un premier temps, le pays fait figure d'un "ilôt de prospérité", le franc se porte bien, et lorsque les premiers symptômes de récession se manifestent, l'Etat réagit aisément pour soutenir les secteurs en difficulté.
Les responsables politiques, ne sont pas inquiets, pourtant, le chômage augmente, le malaise des campagnes s'accroît, les élections de 1932 approchent. Le corps électoral, lui, est plus conscient de la situation et les résultats montrent un premier glissement du corps électoral des modérés vers les radicaux et socialistes.

Le département du Cher va réagir comme le reste du pays. Bourges, pour sa première circonscription s'était dotée en 1928, d'un député modéré, le Pasteur Autrand. Il se représente, mais c'est un autre socialiste qui prend la place de Laudier : Charles Cochet. Car de son côté, Henri Laudier est sénateur depuis 3 ans, et la question se posera de savoir s'il briguera ou non un mandat pour le Palais Bourbon. En fait, Laudier est très satisfait de sa situation, et il ne prend pas beaucoup part à la lutte.
Charles Cochet est un nivernais, né à Saint-Léger-des-Vignes le 20 juillet 1867. Après des études à l'Ecole Normale de Nevers, il exerce pour la première fois sa profession à Bourges en 1885. Il restera dans le Berry près de Saint-Florent-sur-Cher jusqu'à la fin de sa carrière en 1907. Il va beaucoup militer dans le domaine des oeuvres sociales, étant même vice-président de l'Université Populaire de Bourges. Claude Pennetier écrit de lui : " il n'était pas un dirigeant brillant, il parlait peu dans les congrès et les réunions, mais ses qualités d'administrateur le firent élirent maire-adjoint de Bourges en 1929".
En fait, c'est après avoir subit des épreuves familiales très douloureuses qu'il remontera la pente en se jetant dans l'action politique à un âge où les berrichons, en temps ordinaires s'adonnent à la lecture ou à la pêche à la ligne.

Se présentent aux suffrages des berruyers :
- Cocher pour la S.F.I.O.
- Le Pasteur Autrand, Député sortant comme Républicain U.D.R
- Lacroix pour les radicaux socialistes
- Lamy comme Républicain Socialiste.
- Gatignon pour les communistes

Louis Gatignon est un berrichon de l'Indre, né en janvier 1902. Il commença sa vie professionnelle dès l'âge de 13 ans, comme apprenti à la Compagnie des Chemins de Fer P.O. (Paris-Orléans). C'est en 1919 qu'il vint à Bourges travailler aux Ets. Merlin dont il fut licencié en 1920 pour faits de grève. Devenu Communiste, il créa à Vierzon les Jeunesses du même nom, avant de faire plusieurs aller-retour avec la capitale. Dans son livre à peine romancé, "Les Cellulards" Maurice Boin le décrit ainsi :
"le type d'ouvrier jeune, bien bâti et qui le sait. Des cheveux drus,.... au total, une physionomie qui aurait pu être sympathique, n'eut été le regard oblique, pesant, soupçonneux, éclairé par moment de lueurs méchantes". On ne peut être plus caustique.

Le mercredi 27 avril, quelques jours avant le premier tour de scrutin, une grande réunion publique et contradictoire est organisée à la Halle au Blé. Il y a là une foule énorme, plus de 8000 personnes qui sont venues écouter les différents candidats. La Dépêche du Berry commente cette soirée en signalant "que parmi les spectateurs, il y avait des dames.... nos suffragettes font leur éducation politique pour le jour où elles seront nanties de ce bulletin de vote qu'elles réclament depuis si longtemps".
C'est le sénateur-maire de la Ville de Bourges, Henri Laudier qui ouvre la séance, il en assure la Présidence. Il donne la parole au citoyen Jean Autrand député sortant. Ce dernier, très minoritaire dans cette assemblée "de gauche", va développer son programme, et si son discours commence dans le calme, il est souvent interrompu lorsqu'il critique le programme socialiste. Il cite les paroles de Blum, ce dernier étant favorable à un désarmement unilatéral de la France. Autrand s'écriera à la fin de son propos : "Le désarmement seul de la France, ce serait demain l'invasion, ce serait la guerre et vous seriez les premiers à demander des comptes douloureux aux hommes politiques qui auraient marché dans cette voie". Une belle lucidité dans un discours haché d'interruptions.
C'est Charles Cochet qui sera le second orateur. Il attaque durement le gouvernement Tardieu, et se fait applaudir lorsqu'il affirme que des subventions ont été refusées pour le sanatorium de Sancerre, "parce que le budget de la guerre englobe tout". Dans la fin de son propos, le tumulte est général lorsque Cochet fait allusion à certains "arrosages". Des gratifications de 100 000 francs auraient été données à un colonel, d'autres sommes à un capitaine....Les spectateurs réagissent :
- Des noms ! Des noms ! crie-t-on dans la salle.
- Monsieur Tardieu voit grand... avec l'argent des contribuables réplique Cochet.
- Comme Laudier ! hurle un groupe compact d'interrupteurs.
- Voter Autrand, c'est le chômage, la guerre peut-être conclu Cochet.
Le troisième candidat sera le citoyen Gatignon, présenté par le Parti Communiste. La Dépêche du Berry, dans son compte rendu est assez peu objective, le journaliste "relève les lieux communs habituels contre la bourgeoisie, le capitalisme, la lutte des classes, les beautés du paradis soviétique.. etc. "Il fait aussi la joie du public par de fréquents "Camarades ! Voyez-vous !" que l'assistance n'apprécie pas toujours. Dans sa profession de foi, Louis Gatignon s'élève contre le Pari Socialiste, principal soutien social de la bourgeoisie, pour lui "il n'a plus de socialisme que le nom". Et il termine par un appel au Bloc des Ouvriers et Paysans par ces mots : "Au bloc des exploiteurs, au bloc des hobereaux, au bloc des riches, opposez le bloc des exploités, classe contre classe".

D'autres candidats montent à la tribune. C'est Lacroix, Plaisant, Lamy, Pichon, Cornavin.. etc. La démocratie fonctionnait relativement bien en 1932, et ces réunions contradictoires locales étaient sans aucun doute d'une efficacité supérieure aux campagnes électorales des années 1980. Programmes et idées se sont ainsi confrontés jusqu'à une heure du matin, Laudier tirant la conclusion par ces mots : "à l'exception d'un seul, tous les candidats et tous les orateurs ont fait le procès de la Chambre et du gouvernement actuel... à l'exception du seul Parti Communiste, tous les partis de gauche sont d'accord pour faire l'Union.... "
Ainsi, comme Secrétaire Fédéral S.F.I.O., Henri Laudier lance un appel à voter pour les candidats socialistes dans le Réveil Socialiste du Cher, dont le Rédacteur en Chef est le candidat Lazurick qui se présente à Saint-Amand. Dans cet appel, Laudier écrit :
"Citoyens, les pouvoirs de la Chambre de Réaction élue en 1928 sont révolus, le peuple souverain va, une fois de plus avoir la parole....
votez pour Cochet, dans la 1°ercirconscription de Bourges, René Boin pour la seconde, Jean Castagnez pour Sancerre et Lazurick pour Saint Amand.
Votez Socialiste pour assurer le Salut de la Civilisation."
Laudier n'avait pas peur des mots, cela allait jusqu'à la caricature.

Il n'était pas le seul à manier l'outrance verbale, son ancien journal, L'Emancipateur écrivait de son côté :
" L'Humanité, le seul quotidien libre de la classe ouvrière a eu l'excellente idée d'éditer à l'occasion des élections, une magnifique brochure-album se rapportant à la construction du socialisme victorieux en URSS. En vente au 8 Place Malus."

Au soir du 1er mai, c'est Autrand qui arrive en tête avec 6567 voix, il devance Cochet qui en obtient 5 144, les autres candidats sont loins. Les résultats du second tour tombent à 21 H 30, une semaine plus tard, c'est Charles Cochet qui est élu avec 10 502 voix, il bat Autrand de 2 500 voix. Gatignon qui s'est maintenu est désavoué, il ne recueille que 706 suffages.
Ainsi, Cochet remporte la victoire, il peut être un concurrent pour la Ville de Bourges, et Laudier a sans doute regretté sa non-participation. Il va pourtant se consacrer avec davantage de coeur à la vie de la cité.

LEON BLUM CHEZ LES SOCIALISTES DE BOURGES

La France a virée à gauche aux législatives de 1932, avec 356 élus, dont 160 radicaux-socialistes,et 132 S.F.I.O., mais seulement 10 communistes, aps de quoi faire basculer le pays dans le collectivisme. Tardieu est battu et bientôt, le radical Daladier est à la tête du gouvernement. Celà ne va durer que jusqu'au 23 octobre 1933, à trois heures du matin où le ministère est renversé par Blum et ses amis. Les socialistes et Blum reprochent au gouvernement "de s'être obstinés à la recherche d'un équilibre, alors qu'il y a d'autres choses à faire en temps de crise".

Léon Blum est alors le grand leader que la gauche attendait depuis la mort de Jaurès. Il est aimé et admiré par tout un peuple, alors qu'il est haï par une frange importante du reste de ce peuple..... C'est le 25 mars 1933 que Blum vient dans le Cher et à Bourges pour fêter le succès de Cochet et Castagnez aux législatives de l'annnée précédente.
Dans son discours d'accueil, Blum situe le socialisme dans le Cher :
"Dans ce département où Laudier détenait déjà un siège sénatorial et la Mairie de Bourges, nous avons été profondémment heureux de voir conquérir deux sièges législatifs.... par cette vieille Fédération du Cher, celle de Vaillant et Bodin".


Mais Blum ne reste pas très longtemps sur le thème local, il évoque avec gravité les évènements internationaux, avec les progrès du fascisme qui vient d'Italie et gagne l'Allemagne :
" Pas plus que le fascisme italien, nous n'avons ménagé et ménageront jamais le racisme hitlérien : la formule de ces deux dictatures est la même : mort au marxisme, mort au socialisme !
Je vous en supplie Chers Camarades, que le sentiment naturel et légitime du danger que le racisme hitlérien peut faire courir au monde, ne vous entraîne pas à cette faute : combattre le nationalisme allemand en excitant le nationalisme français."

Le problème du monde, c'est alors le réarmement de l'Allemagne et Blum termine ainsi son discours :
"Hitler, par la fatalité des choses, voudra réarmer l'Allemagne; il voudra que l'Allemagne ait à nouveau une armée..... Si nous disons : soyons forts et laissons réarmer l'Allemagne, c'est la course aux armements et à la guerre".

Après ces paroles prophétiques, Blum va parler du parti Communiste envers lequel il ne prononce aucune parole blessante, alors que l'inverse affirme-t-il est chose courante. D'autres orateurs en cette journée se succèderont. Et Laudier qui reçoit Blum donne le fond de sa pensée : "Je pense que cette manifestation aura sa véritable signification, elle prouvera que le parti de la classe ouvrière, que le parti de la démocratie est sur la voie de la libération. J'aime à constater qu'en dépit des clameurs bolchévistes, les applaudissements sont unanimes. Cette réunion prouvera que malgré le fascisme, qu'il soit de droite ou de gauche, le socialisme international suivra sa route et triomphera".
Avec de telles paroles, et de nombreux communistes dans la salle, Laudier fut souvent interrompu, et coupé par "des cris divers", visiblement, il n'était pas à l'aise, et la volonté d'accord à gauche pour les socialistes n'était pas dans sa stratégie.
Cornavin pour le Parti Communiste s'exprimera pour évoquer l'unité ouvrière, ainsi que les revendications comme la semaine de 40 heures ou les assurances sociales.

La France suit la monté des périls, par les dictatures de Mussolini et d'Hitler, tout en poursuivant à l'intérieur de l'hexagone une guerre politique franco-française. Pourtant, d'autres préoccupations sont au fait des berruyers, c'est le cas du Muséum de Bourges qui ouvre ses portes.

LE MUSEUM DE BOURGES

Le Muséum de Bourges date de 1927. L'inauguration officielle a eu lieu le 8 octobre, avec la nomination comme Directeur du Chanoine Foucher. Parmi les personnalités présentes, Laudier et le Préfet du Cher, M. Duffau. Les collections furent présentées dans le gymnase municipal rue Michel Servet. Ces collections avaient deux provenances, une première partie venait de dons du Chanoine Foucher, lequel avait été chargé par un ami, en qualité d'exécuteur testamentaire de transférer au Muséum de Paris, une collection d'ornithologie comprenant 7 600 oiseaux. Sur ce nombre, Paris en avait conservé 1 100, et le Chanoine Foucher, membre associé du Muséum National récupéra les 6 500 oiseaux restant pour le Muséum de Bourges. Ces spécimens étaient répartis dans 34 vitrines formant une longueur de 43 mètres !
Le Conseiller Municipal Buisson signalera que Bourges est la seule ville de France et peut être d'Europe, en dehors du British Museum à posséder une collection aussi importante.
La seconde donation provient du début de l'année 1927 avec une offre de Guy Babault, un des grands explorateurs de l'époque. Il donne toute la collection de mammifères qui se trouve dans sa propriété de Diénay en côte-d'Or, et toute une série d'oiseaux, comprenant des paradisiers, oiseaux mouches et autres... Ainsi, avec cette collection qui comprend un lion capturant une antilope, un zébu, un groupe de deux hyènes ... etc . C'est le début d'un grand muséum à Bourges.
Lors du compte rendu de l'inauguration, la feuille d'information des berrichons de Paris parlera, comme cela était courant à l'époque "des jeunes élèves qui n'auront plus seulement des livres, mais ils pourront étudier de près les spécimens eux-mêmes naturalisés, d'une façon remarquable". Et pour faire encore plus berrichon, le journaliste E.H. terminera son article ainsi :
"Donc, un certain jour, dans la foule des visiteurs, un couple de braves berriauds se trouva tout à coup devant un fauve particulièrement impressionnant : "R'tire toé ! dit la prudente "payse" à son "houme", en le retenant par les "biaude", si queuq' foé, c'te bête all' tait pas ben empâillée !"

Dans le même esprit que l'ouverture d'un vrai Muséum à Bourges, en 1931 Mgr. Foucher avait fait construire des bassins de pisciculture. L'entreprise Métivier avait édifié cinq bassins dans le quartier Saint Bonnet, à proximité de la Fontaine de Fer. Un dispositif spécial permettait de déverser en nappes et plusieurs heures par jour une eau aérée et riche en oxygène. Dans le premier bassin, se trouvaient les gros reproducteurs, des truites arc-en-ciel de 4 à 5 livres, puis des truites moyennes, d'autres espèces comme les Black-Bass ou perches noires étaient dans d'autres bassins. Toutes ces petites bêtes étant carnivores, on les nourrissait avec de la viande de cheval. Mgr. Foucher et son adjoint, M. Bertrand rappelleront qu'un poisson doit manger chaque jour son propre poids de nourriture.
L'objectif de cette réalisation était double, l'étude des poissons, et aussi l'alimentation des rivières du département, et enfin donner satisfaction aux 16 000 pêcheurs du Cher.

L'idée d'un vrai et grand Muséum faisait des adeptes parmi les berruyers. Mais assez vite, chacun s'aperçut qu'il n'était pas possible de conserver dans un état acceptable l'ensemble de ces collections, les locaux étaient trop exigus. Alors, après le noyau formé rue Michel Servet, les collections vont rejoindre le Parc Saint Paul qui devient un des hauts lieu de la Ville de Bourges. L'inauguration de ce nouveau lieux se déroulera en juin 1932 pour la XIIIième Foire-Exposition de Bourges qui quitte la Halle au Blé elle aussi pour le Parc Saint Paul à l'emplacement de l'ancienne cartoucherie. C'est le Ministre de l'Education Nationale Monsieur de Monzie qui, venant inaugurer la Foire de Bourges, en profite pour faire la même chose avec le nouveau Muséum.


La description faite par le journaliste de la Dépêche du Berry est assez fidèle :
" Ayant eu la bonne fortune de pouvoir joindre Mgr Foucher, nous avons demandé au savant prélat quelques renseignements, en commençant par la tortue géante. Il s'agit d'une tortue éléphantine de Madagascar, pesant 260 kilogrammes. Puis nous admirons dans les galeries du Muséum avec les précieuses boîtes où sont épinglées de multiples papillons aux ailes soyeuses, puis, parmi les insectes coléoptères, il faut admirer le scarabé d'or, pièce unique au monde. Dans les vitrines trônent les oiseaux dont le plumage demeure éclatant.
Sur un mur, s'étalent des flèches en usage chez les indigènes; n'y touchez pas elles sont peut-être empoisonnées ! Après le passage vers les reptiles de la collection Raymond Rollinat, on admire un lama du Pérou, un ours noir de l'Hymalaya, une antilope ... etc.

Au premier étage, la salle Guy Babault avec un loup enragé, et dans un bocal, le pouce d'un homme, retrouvé dans l'estomac de ce loup, cet homme d'Argenton était mort de la rage. Par la suite, pour ne pas rester sur cette image, il est bon d'aller poser un regard sur des perruches et des martins-pêcheurs.
Désormais, on dira : Bourges, sa Cathédrale, son Palais Jacques Coeur, son Muséum d'Histoire naturelle."

Le Ministre de Monzie est accueilli au Muséum par la musique du 95° R.I., il s'arrêta devant la plaque commémorative en marbre gris, que d'un geste symbolique, le sénateur maire Henri Laudier dévoila. Cette plaque porte gravée cette inscription :
" Le Muséum d'histoire naturelle de Bourges fondé en 1928 par la Municipalité, a été transféré en ce lieu et inauguré officiellement ce dimanche 26 juin 1932 par :
M. A. de Monzie, ministre de l'Education Nationale;
M. Charles Bourrat étant Préfet du Cher; M. Henri Laudier, maire de Bourges et sénateur, M. Cochet député, Mgr Gabriel Foucher, directeur fondateur et Albert Bertrand, sous-directeur.
Donateurs:
Le Muséum d'histoire naturelle de Paris
Mgr Gabriel Foucher, zoologiste, membre associé du Muséum de Paris.
M. le Capitaine Koechling, entomologiste
M. Albert Maes, ornithologiste
M. Monnot, entomologiste
M. Raymond Rollinat, naturaliste
M. de Rotschild, sénateur
M. Vatan, ancien adjoint au maire
M. Guy Babault, explorateur."

Dans son discours devant une nombreuse assistance, Laudier dira :


"... ces merveilleuses collections permettront à nombre de jeunes intelligences de prendre le goût des études scientifiques auxquelles déjà, d'illustres concitoyens se sont voués : j'ai nommé des de Lapparent, les de Grossouvre, que s'honore d'avoir compté dans ses rangs l'Institut de France." Il poursuivra son propos en remerciant Mgr Foucher et l'explorateur Guy Babault.
Dans le discours du ministre Anatole de Monzy, il y aura des propos symboliques, en particulier lorsqu'il évoquera devant Mgr. Foucher, le rôle de Laudier vis à vis de la laïcité :
"... Votre laïcité s'est manifestée par l'ambition architecturale. Vous voulez construire et non seulement sur terre, mais dans les esprits, et par là, mon cher ami, vous montrez que vous êtes un vrai laïc, un vrai laïc.... C'est le droit pour chacun d'enseigner en dehors de toutes les confessions et de toutes les tyrannies confessionnelles ou doctrinales : celle de la tenacité des grands hommes comme Jules Ferry. La laïcité, la neutralité de l'Etat, c'est à dire l'émancipation de l'Ecole."

Quelques temps plus tard, en mai 1933, le Muséum fait son entrée au Sénat. Il y eut dans "Paris-Centre", à la page Berry, le compte-rendu de la séance du Sénat au cours de laquelle, Henri Laudier demanda au Ministre de l'Education Nationale une aide au titre des crédits du chapitre 50 du budget.
La réponse du Ministre, A. de Monzy, toujours lui, sera brève et humoristique :
"Je suis plus disposé à donner de justes louanges à M. Laudier que des crédits. Les louanges, il les mérite... Le Maire a été le premier à passer un contrat avec le Muséum de Paris.
Je ne veux pas mêler de pittoresque à cette histoire, mais le Sénateur-Maire de Bourges avait reçu d'un évêque, qui était en même temps un savant, les premiers éléments de la collection de son Muséum".

Et le compte rendu du Journal Officiel fit alors dire à Laudier :
"Horresco referens ! (rires)"
D'où la conclusion de Monsieur de Monzy :
" J'ai été appelé par la double invitation du Maire socialiste et de l'évêque érudit, à inaugurer ce Muséum, et il n'est pas mauvais, après les accusations de sectarisme d'Etat dont j'ai été l'objet que j'associe à ma revanche, M. Laudier (nouveaux rires)"

Laudier voulait des crédits, car il était en train d'agrandir le Muséum pour créer un Parc Zoologique, lequel sera présenté au public pour la XIV ° Foire-Exposition de 1933. Cette fois, les animaux ne seront pas naturalisés, mais vivants et bien vivants.
En février 1933, les premières informations sur ce zoo commencent à parvenir au public. Ce sera comme à Vincennes, les animaux seront dans des cages avec des grillages solides, on trouvera des fauves comme des lions, 2 puis 3, un chacal, deux renards, une hyène, six singes et une panthère, mais aussi des antilopes. Comme l'on est au bord de l'Auron, on installera des bassins pour mettre des phoques et otaries "dont les jeux pleins d'adresse et d'agilité retiendront l'attention des curieux". Il reste deux problèmes à résoudre, l'inconvénient des rugissements, la nuit de ces fauves, pour le voisinage et aussi le coût de la nourriture.
Mais Bourges disposera bientôt, dans le Parc Saint-Paul de son Zoo. Les berruyers viendront contempler Athos, Porthos et Aramis dans leur cage, ces lions étaient assez dangereux, l'un d'entre eux attaquera un ouvrier serrurier venu réparer la porte de la cage lequel devra subir l'amputation de l'avant-bras.
Comme le rappellera en juin 1935, Mgr. Foucher lors du Tricentenaire du Muséum national d'histoire naturelle de Paris, en présence du Président de la République :
" Vous avez avez voulu, Messieurs les Professeurs, qu'un de vos associés résidant en Berry, entreprenne une décentralisation scientifique et vous lui avez fourni les moyens de réalisation par des dons princiers ; le Parc zoologique de Bourges est donc le premier parc zoologique de province établi en collaboration avec le Muséum National de Paris".

Ainsi, Bourges disposait en 1933 d'un complexe important dans le domaine scientifique, et ce n'est que plus tard que des voix s'élèveront pour améliorer le sort des bêtes. C'est à cette même époque que Bourges se préoccupe aussi d'industrie et des communications, l'aviation reste au premier plan des soucis des berruyers.

 

L'AEROGARE DE BOURGES

Depuis le 1er juillet 1928, les avions font partie du décor habituel des berruyers. Ces derniers viennent en promenade voir évoluer les Potez 25 et autres Hanriot 431 utilisés par les stagiaires de l'Ecole de Pilotage Hanriot, dirigée par Monsieur Henri Dabard.
Progressivement, l'école s'est étoffée, une nouvelle Convention avec la Ville a permis en 1930 de commencer la construction d'avions, dans les mêmes hangars que ceux qui étaient utilisés pour les réparations. Les premières fabrications d'avions comporteront des assemblages de sous-ensembles de Potez 25, en particulier les ailes extrêmes, puis le fuselage, et, bientôt, l'avion tout entier. Par la suite, des avions, Bloch, c'est à dire conçus par le futur marcel Dassault, enfin, seulement, des avions Hanriot. L'industrie aéronautique prend corps à Bourges. Et les responsables locaux sentant que l'aviation avait un réel avenir, ont multiplié les initiatives.

 

Le 19 février 1931, la foule berruyère attend et ovationne les héros de l'Atlantique : Costes et Bellonte. Il sont accompagnés du Président de l'Aéro-Club, Monsieur Henri Hervet, à ses côtés Pelletier-Doisy. Ils sont reçus au Conseil Général par le Président Gestat, avant de participer à une conférence au Grand Palais, ils racontent leurs mille et une aventures. L'avion est toujours aussi populaire en Berry.

Après l'Aéroport, installé en 1928, tout ira très vite, et le 15 juillet 1934, c'est un autre grand moment pour la Ville de Bourges et le Berry tout entier : Le Ministre de l'Air, le Général Denain vient inaugurer l'Aérogare de Bourges. C'est en effet un nouveau bâtiment qui a surgi dans ce quartier. Il évolue à tout instant et se transforme semaine après semaine. On avance la somme de 20 millions de francs d'investissements pour l'ensemble des installations. Avec cet Aérogare, c'est la promesse d'avoir des liaisons régulières aériennes. Bourges est parfaitement situé entre Paris et Toulouse d'une part, entre l'Atlantique et l'Europe Centrale d'autre part. Pourtant certains, en ce mois de juillet 34, s'interrogent : "Peut-être que l'on a mis la charrue devant les boeufs et que le futur Chef de Gare risque fort de n'avoir pas de train". C'est une belle vision qui s'avèrera malheureusement prophétique pour le Berry.

 

Mais l'optimisme reste de rigueur, d'autant plus que l'école de pilotage Hanriot continue, et de vastes hangars couvrent une surface de 12 000 mètres carrés. L'effectif total est de 350 personnes avec un recrutement essentiellement local, "la faculté d'adaptation des berrichons est à souligner". Le résultat, c'est qu'un avion sort désormais chaque jour des chaînes de fabrication de la route d'Issoudun. Ce qui devenait une usine d'aviation était complétée par un environnement de l'ensemble du nouveau quartier. Il était ainsi décidé que l'Office Municipal d'H.B.M. construirait pour une somme de 11 millions, 350 logements, sous forme de cité-jardin.
Outre une belle inauguration, les organisateurs ont prévu une fête aérienne, avec la présence d'une centaine d'avions, et la participation des aviateurs parmi les plus célèbres. Seront là, les Haegelen, Fonck, Cavalli, Maryse Bastié et d'autres moins connus aujourd'hui.
Ces manifestations ne se font pas sans banquets ni discours, et le propos d'Henri Laudier est à la fois historique, il reprend l'arrivée des avions à Bourges depuis 1910, et politique, il dit ainsi au Ministre de l'Air, venu à Bourges en avion :
" ... Enfin en ce qui concerne l'aviation civile et marchande, une modeste gare aérienne, sans doute, mais dont j'espère que, l'ayant tenu sur les fonds baptismaux, de prendre, grâce à votre précieux parrainage, les développements qu'il convient, eu égard à la situation sur la carte aérienne mondiale".

Mais Laudier sait qu'il a été particulièrement "tazon" comme l'on dit en Berry, c'est à dire à la fois pénible et ennuyeux, il s'en excuse auprès du Général Denain :
"Ah ! Sans doute j'ai pu, à certaines heures, apparaître à vos services quelque peu éberlué par tant d'opiniâtreté sous un jour peu favorable. Que voulez-vous, je suis de ceux qui, lorsqu'ils ont entrepris quelque chose, ont la volonté de la mener à bien... Mais je n'ai jamais été animé par d'autres mobiles que le développement économique de la cité et l'intérêt passionné que je porte au personnel ouvrier de ces établissements."

Et ce sont les remerciements d'usage. L'Aéroport de Bourges se doublait d'un Aérogare, Laudier pouvait être fier de son oeuvre.

La politique demeurait au premier plan des occupations de Laudier, d'autant plus qu'il était de plus en plus indésirable dans le camp de ses propres amis. Il n'était pas le seul, quelques années auparavant, le Parti Communiste avait tracé la voie.

LE TEMPS DES EXCLUSIONS : BOIN ET LAUDIER

L'adhésion à un parti politique est un acte important en démocratie. Mais rester à l'intérieur du parti, quelqu'il soit est souvent difficile. Cela relève d'un art qui autorise à se méfier de ses amis.
Une des grandes affaires que le Parti Communiste local aura à affronter en 1929, c'est l'exclusion de Maurice Boin, un des leader de ce parti.

Maurice Boin est né à Bourges le 24 ami 1889, d'une famille de souche très "socialisante". Il fréquente l'Ecole primaire Supérieure, puis l'Ecole Normale de Bourges et devint instituteur à Dun-sur-Auron. Très tôt, Boin fréquente les milieux anarchistes et syndicalistes. Il fait une guerre courageuse en 1914 et reçut la Légion d'Honneur. Après le 11 novembre 1918, il est démobilisé et revient à son métier d'instituteur à l'Ecole de la rue d'Auron.
Deux années plus tard, Maurice Boin est le chef de file du courant favorable à l'adhésion à la IIIé Internationale. A cette époque, il se heurte très durement avec les modérés comme Laudier, contre qui il gagnera la partie de bras de fer. Laudier sera mis en minorité. En 1923, alors qu'il acquiert comme responsable du Parti Communiste local une très grande popularité, Boin se voit déplacé de manière autoritaire. Comme il refuse, il est radié de l'enseignement sans ce cela ne lui cause de problème particulier, il devient un militant permanent et à Lyon, lors du Congrès de janvier 1924, il entre au Comité Directeur du Parti Communiste.
Son parcours politique devient alors sinueux. Maurice Boin se bat contre Laudier aux Municipales de 1925, il n'est pas élu, mais son score est meilleur que celui de Cornavin lors des dernières législatives. C'est alors que commence à l'intérieur du Parti Communiste une lutte d'influence opposant Boin et Cornavin. Les plus durs du P.C. reprochent à Boin, sa modération, sa bienveillance avec certains éléments de la bourgeoisie, et ses contacts avec les Francs-Maçons. En réalité, il ne fut, semble-t-il jamais Franc-Maçon, c'est son frère, René qui entra en Loge. Claude Pennetier rapporte que Louis Buvat en 1928 jugeait ainsi son "camarade" de la manière suivante : "Boin est un arriviste, un anti-communiste et que s'il était candidat, il fallait lui donner la plus mauvaise circonscription".
Les élections législatives de 1928 voient de graves tensions entre les communistes et les socialistes, au soir du premier tour, Boin est bien placé, mais Laudier se maintien au second tour, et la droite passe..... Chacun s'accusera d'intransigeance.
Rédacteur en Chef de l'Emancipateur, il est progressivement écarté du journal, comme éditorialiste, puis comme Rédacteur. Mais c'est "son" journal qui apprit aux militants son exclusion le 13 janvier 1929.
Outre les raisons de tactiques, l'exclusion de Boin répond à la forme de lutte du Parti Communiste. Beaucoup de jeunes militants trouvent Boin trop "mou", et sans doute trop populaire. Pour l'exclu, il écrira : " J'ai porté dans le Parti Communiste, cette tare originelle. Je suis un intellectuel. Un bien petit intellectuel". Ainsi, face à l'ouvrier Cornavin, l'instituteur Boin n'avait plus sa place au Parti., il écrira encore : "Les élections législatives de 1924 dans le Cher, ont porté à la députation le candidat "ouvrier" Cornavin. Ce fut le début de mon exclusion. Les ouvriéristes avaient trouvé leur expression".

L'exclusion de Boin va être très traumatisante pour l'ensemble des militants, ainsi, l'Emancipateur perdra un tiers de ses lecteurs et les cellules du Parti passeront en nombre de 70 à 50.
La suite de la carrière de Maurice Boin passera par le "néo-communisme", puis le "socialisme" enfin le "néo-socialisme", dans lequel il se retrouve avec Laudier, son nouvel ami.
Son ancien journal sera intraitable, L'Emancipateur écrira après son exclusion : "venu de l'anarchisme au communisme pour se faire une situation, le policier Boin retourne au vomissement social-bourgeois et fascisme".

L'exclusion n'était pas l'appanage du Parti Communiste, les socialistes, à leur tour, quelques années plus tard vont procéder au même type d'opération. C'est envers le plus illustre des socialistes du Cher que tombe le couperet : Henri Laudier. Il faut dire que le Maire de Bourges avait mis quelque bonne volonté pour se retrouver en dehors du parti.

Laudier dès le mois de janvier 1933 est en butte aux attaques de ses anciens amis, et les journaux de la C.G.T., comme "Le Travailleur Syndiqué" lui mênent la vie dure. Il passe alors pour un bourgeois, traître à la classe ouvrière. A la fin de l'année 1933, comme une quarantaine de parlementaires, il quitte la S.F.I.O. pour un nouveau parti, qui se situe au centre-gauche et que l'on appellera : "les néo-socialistes".
Lorsqu'en février 1934, ses "camarades" lui demandent de bien vouloir repréciser sa position, puisqu'il était alors en passe de revenir à son vieux parti, le Maire de Bourges fit traîner les choses, et refusa de répondre aux injonctions des socialistes. Il se mettait de lui-même en dehors du Parti. Avec Maurice Boin, il tentera de constituer plus tard des listes de type "Union Socialiste et Républicaine", mais ces différentes appelations montraient que Laudier n'était plus en accord avec la S.F.I.O. de Blum. Une page de sa vie politique était tournée. Pour le remplacer dans le département, les socialistes se tourneront vers un "jeune loup" de la politique : Robert Lazurick.
Lazurick, au congrès départemental du Cher du Parti Socialiste remplace Laudier. Lazurick venait de la région parisienne, il était né le 3 avril 1895 et après un engagement très tôt aux jeunesses socialistes puis une participation la guerre, il devient avocat à Paris. Au Congrès de Tours, Lazurick est dans la majorité communistes dont il s'écarte trois ans plus tard pour revenir à la S.F.I.O.. C'est en 1929 qu'il se décide à venir en Berry, du côté de Saint Amand pour représenter le Parti Socialiste. Qualifié d'arriviste et de "membre des deux cents familles", Lazurick s'implante et s'impose dans le Cher qu'il parcourt sans arrêt, il est débordant d'activité.

Ainsi, Laudier a un nouvel opposant de valeur dans le Cher, alors que le paysage politique local se recompose sans pour autant se simplifier. C'est à partir de ces éléments que le "grand rassemblement" des forces de gauches se précise avec le Front Populaire.

LAUDIER A NOUVEAU MAIRE DE BOURGES EN 1935

C'est au mois de mai 1935 que vont se dérouler les élections municipales. Alors que les berruyers s'intéresse à l'équipe qui va à nouveau gérer leur ville, une information dramatique arrive dans les rédactions des journaux locaux. Un terrible accident vient de se produire dans le polygone d'artillerie.Malgré les précautions prises, un obus de 320, au lieu-dit "le point 700" a explosé à 14 H 30. Il y a quatre morts. Les circonstances de l'accident sont encore mystérieuses, il apparaît que des ouvriers travaillaient à la réfection d'un obus de 320, et ils se disposaient à le sortir de l'abri souterrain leur servant d'atelier quand une formidable explosion retentit. Quand les collègues de travail accoururent sur les lieux, le spectacle était désolant : les restes déchiquetés des quatre victimes gisaient sur le sol, "Ici un membre, là une partie du tronc, plus loin une tête mutilée.... " telle fut le compte rendu de La Dépêche du Berry.
Le général Maurin, Ministre de la guerre ordonna une enquète, mais cet accident démontrait une fois encore que la pyrotechnie dans un Etablissement Militaire peut tuer à tout moment.

C'est dans cette atmosphère triste que se déroula la campagne électorale. Cinq listes se présentèrent aux suffrages des 12 520 électeurs inscrits :
- L'Union Républicaine et Socialiste avec Laudier et son équipe
- La liste de Concentration Républicaine avec Charles Sainmont
- La liste Socialiste et de Défense Républicaine emmenée par Charles Cochet et représentant les Socialistes de type S.F.I.O.
- La liste Communiste avec Louis Gatignon, Albert Keyser et Marcel Cherrier.
- La liste radicale socialiste avec Louis Alfroi.

Malgré le fait que Laudier ne soit plus socialiste, qu'il ait en face de lui ses anciens amis de la S.F.I.O., il arrive en tête au premier tour, le 5 mai 1935. Il devance la droite de 1500 voix, , les socialistes de 1600 et les communistes de 2000 voix.
Au second tour, le scénario est le même qu'en 1925 et 1929, la liste Laudier est élué en entier saul un siège qui va au socialiste Cochet, lequel deviendra "l'ennemi intime" de Laudier jusqu'à la guerre de 39/40. Les passes d'arme entre Laudier et Cocher au Conseil Municipal feront la joie des gazettes. Les résultats pour la première fois à Bourges sont connus par "une émission diffusée par haut-parleur" en direct de La Dépêche du Berry", rue des Arènes à partir de 20 heures, l'installation étant faite par la maison Billaudeau. Les radios locales n'étaient pas présentes à Bourges.

Laudier a donc parfaitement en main les destinées de la Ville de Bourges, son parcours politique, pour le moins sinueux ne joue pas sur les électeurs qui reconnaissent la valeur de l'administrateur.

LE FRONT POPULAIRE A BOURGES

Outre la crise économique qui se développe en France, le malaise politique s'accroît, les scandales financiers, la "valse des ministères", la compromission d'hommes politiques, tout ceci aboutit en 1934, à une vague d'antiparlementarisme, bien relayée par les ligues de droite et d'extrême droite. Les émeutes du 6 février 1934 voient la République vasciller. L'Affaire Stavisky prive le radical Daladier de la Présidence du Conseil, et c'est un gouvernement modéré allant de Tardieu à Herriot qui tient le pouvoir sous l'autorité de Gaston Doumergue. Ce gouvernement qui "penche bien à droite" ne réussit pas à résoudre la crise économique.

Parmi les scandales et autres "affaires", il y eut l'assassinat du Conseiller Prince. Cette mort est toujours en 1993, un mystère. Quelle relation entre cette mort et celle de Stavisky ? Nul ne sait. La mort d'Albert Prince est douloureusement ressentie en Berry. Cet homme de qualité avait en effet passé une partie de sa vie à Saint-Amand, comme juge, puis à Bourges dans les années 1910. Au Palais de Justice de Bourges, chacun gardait le meilleur souvenir de ce conseiller à la Cour d'Appel de Paris : il était un excellent magistrat.. C'est aussi à Bourges que Prince se maria.....

A Bourges, les évènements de 1934 se traduisent par plusieurs manifestations. Le 9 février 1934, à l'appel des syndicats et partis de gauche, une manifestation est organisée Salle des Syndicats. A 17 H 30, ils sont 1 500 à lerver le point en l'air. Il y a en tête du cortège, Gatignon et Buvat. Le défilé passe devant la mairie, où Laudier est conspué, alors que les dirigeants s'en vont en face de la caserne Condé. A Bourges, depuis quelques jours, la mort de 6 soldats a été annoncée à l'hôpital militaire. Les causes ne sont pas très bien connues, chacun murmure qu'il s'agit de jeunes gens mal soignés et mal nourris, c'est un scandale pour les berruyers, dont l'amalgame est fait avec les évènements politiques.
Quelques jours plus tard, un important meeting se tient le 13 février, alors que la grève décidée par les syndicats n'est que partiellement suivie. Elles seront 4000 personnes à se rendre à la Halle au Blé, à l'appel de l'Union Départementale des Syndicats confédérés, avec la participation des organisations de gauche. Plusieurs parlementaires sont présents : Cochet, Castagnez, Breton, ainsi que Georges Lamy, l'adjoint au maire de Bourges.
Ce sont les responsables syndicaux qui vont prendre la parole. Buvat, au nom de la C.G.T.U. préconise "l'Union dans l'action enrergique à mener contre le fascisme et la réaction" Il termine son propos en attaquant violemment " les parlementaires dont les fautes ont ouvert la route au fascisme".
Puis ce sera le tour de Kayser pour l'Union des Syndicats unitaires qui regretta qu'un orateur représentant le parti radical-socialiste puisse prendre la parole à ce meeting "car ce parti à beaucoup à se reprocher". Devant les huées et les sifflets, le radical-socialiste ne monta pas à la tribune.
A partir de 1934, et jusqu'aux élections qui amèneront au pouvoir le Font Populaire en juin 1936, ce sera une longue marche vers l'Unité des partis de gauche. A Bourges, c'est au cours de la journée du 14 juillet 1935 qu'un comité se forme pour promouvoir un Front Populaire. Un important cortège quitte la gare vers 15 heures 30 pour se diriger vers le centre ville. En tête, des drapeaux, rouges et tricolores, puis les dirigeants des 26 groupements représentés, on remarquait le député Charles Cochet. Des jeunes filles vendaient des cartes postales ou des églantines rouges, au passage devant le monument aux morts, Gatignon et Keyser déposèrent une gerbe sur laquelle on pouvait lire :
Le front populaire aux victimes du capitalisme, pour la paix et le désarmement.

Le cortège se dirigera vers la Préfecture où huit orateurs prendront la parole, après avoir remis une motion au Préfet M. Moulonguet. La dislocation eut lieu vers 17 heures, dans le calme : à Bourges, le Front Populaire était lancé.

De son côté, Henri Laudier organisa une journée "des Municipalités républicaines et socialistes" le 8 octobre 1935 à Bourges dans sa Mairie. Ils venaient de Mehun, Vierzon, Rians, Baugy ... etc. Il s'agissait de se rassembler pour montrer "leur attachement à un idéal qu'ils ont toujours fidèlement servi et leur ferme volonté de ne pas suivre les factieux ou les illuminés sur les chemins dangereux de l'aventure".
Entouré de 170 convives, le repas au Parc Saint Paul sera servi, et se terminera par du Chavignol " qui remplit nos verres de sa chaleur vermeille et à porter un toast à la démocratie et aux municipalités républicaines et socialistes de notre Berry". En fait, Laudier ne se sent pas à l'aise dans cette gauche qu'il trouve extrêmiste. Il se retrouve avec les plus modérés des socialistes.

Et en 1936, ce sont les élections qui amèneront le Front Populaire au pouvoir. A Bourges, dans la première circonscription, se présentent :
- Charles Cochet pour la S.F.I.O. il est député sortant élu en 1932, puis - Jean Autrand, toujours Pasteur et homme politique de premier plan.
- Maurice Boin qui est un néo-socialiste, exclu du Parti Communiste, et soutenu par Henri Laudier,
- Massé est présent dans cette course importante
- Gatignon le communiste a une véritable chance de l'emporter.

Autant la campagne de 1932 du Parti Communiste avait été terne, autant celle-ci, en 36 est dynamique. Le 25 mars, à 20 H 30, 700 personnes sont rassemblées pour écouter les orateurs du P.C. dont Gosnat, un adjoint au Maire d'Ivry, ancien ouvrier révoqué des Etablissements Militaires de Bourges. Le rapport de Police, écrit à la suite de ce meeting, notera : " Le Parti veut une France libre, heureuse et forte, pouvant seul, éviter une guerre avec l'Allemagne..... Au cours de cette réunion, il n'y eut aucun contradicteur, et aucun incident".
Au soir du premier tour, les résultats font l'effet d'une bombe. Le député sortant Charles Cochet est "sorti", il se retrouve avec 4 193 voix, 95 de moins que le Communiste Louis Gatignon, de son côté, Massé obtient 3 838 voix. Et Cochet doit se désister pour le communiste, il écrira :

" Tous s'inspireront de l'appel lancé par les trois partis: radicaux et radicaux socialistes, communistes et socialistes afin que la victoire du rassemblement populaire soit plus complète.
Vive le rassemblement populaire".


Le second tour oppose Massé à Gatignon, ce dernier, malgré la vague de gauche est battu de 300 voix. Le P.C. prendra sa revanche dans la seconde circonscription de Bourges avec Cornavin qui sera élu très largement.
Gaston Cornavin est un berruyer né en 1894. Ce fut, d'après Pennetier, "le militant communiste le plus important du Cher pendant l'entre-deux-guerres". Issu d'une famille de militants, il quitte l'école après avoir obtenu le brevet élémentaire. En 1910, il entre comme apprenti aux Etablissements Militaires, "à la Pyro", pour reprendre le langage d'alors. Il fait du syndicalisme avant et pendant la Grande Guerre, puis en 1920, devient membre de la majorité socialiste et deveient communiste. Cornavin se révèle un très grand orateur et aux législatives de mai 1924, Cornavin est propulsé, à la surprise générale à la Chambre des Députés.
Cornavin deviendra après l'exclusion de Boin, et la dérive de Laudier, le grand homme de la gauche dans le département du Cher.
A Saint Amand et Sancerre, ce sont deux socialistes S.F.I.O. qui s'en vont siéger au Palais Bourbon : Lazurick et Castagnez.

Laudier à ce moment est dans une situation délicate. Il soutient "son poulain Maurice Boin", mais il n'est pas d'accord pour que le Parti Socialiste se mette "à la remorque du parti de Moscou", aussi la profession de foi de Boin comportera cette phrase : "... Après la scandaleuse exclusion du citoyen Laudier du parti S.F.I.O., qu'il avait crée dans notre département.... ".
Laudier se trouve très marginalisé dans sa propre ville.

Au mois de juin 1936, le premier gouvernement du Front Populaire est formé avec des Socialistes et des Radicaux. Les Communistes soutiennent ce gouvernement, "sans participation". Léon Blum devient Président du Conseil. C'est un immense espoir pour les ouvriers.

De manière plus concrète, dès les premiers jours de juin 1936, c'est le début des grèves dans l'ensemble de l'industrie et donc à Bourges. Les Etablissements Hanriot ont cessé le travail, les ouvriers ont été reçus par M. Huguet, Directeur Général, et le 5 juin, on "attend une réponse de la direction pour mettre fin au conflit". A Métal-Centre, un cahier de revendications a été transmis à la Direction. Le Directeur, M. Robelin a reçu une délégation, puis est parti pour Paris pour y prendre des initiatives : il est en effet Président du Syndicat Patronal des Fermetures. Les ouvriers, en attendant son retour... ont repris le travail. A Rosières, les ouvriers ont occupé l'usine, le Maire de Saint Florent, M. Martin est venu apporter son soutien aux grévistes, et "les a invité à poursuivre le mouvement". Chez Billant à Bourges, c'est encore le calme, mais ça ne durera pas, deux jours plus tard, l'usine est totalement occupée. Devant la position intransigeante de la Direction, Henri Laudier intervient, il obtient que le Directeur reçoive quelques représentants ouvriers. L'accord est imminent, chacun espère qu'il sera aussi le même pour le personnel de Morthommier.

La grève est donc variable en durée et en intensité, comme le caractère berrichon, chacun reste calme et à sa place, sans excès ni débordement. En fait, tout se passe à Paris. Pendant tout le mois de juin, secteur par secteur, c'est tantôt la grève, tantôt la reprise. Ainsi, le 30 juin, on apprend que les coiffeurs, après avoir cessé le travail pendant une semaine, ont repris leurs ciseaux. Ce même jour, la grève dans le bâtiment n'est pas achevée, les discussions continuent.
Le commerce commence à souffrir, on achète moins, par exemple au marché du samedi.

La mise en oeuvre des grandes réformes sociales, à l'issue des accords de Matignon du 7 juin 1936, c'est à dire la revalorisation des salaires, les 40 heures, le droit aux congés payés, la liberté syndicale, "cette victoire de la classe ouvrière", pour reprendre le vocabulaire de l'époque, tout ceci va contribuer à apaiser les tensions... et ce seront les légendaires départs en tandem pour la mer avec les congés payés de juillet.
Un des grands symboles du Front Populaire se nommait Roger Salengro. Il s'est suicidé lui, le Ministre de L'Intérieur et Henri Laudier lui rendra un hommage émouvant et sincère :
"..... La calomnie l'a tué. Je m'incline respectueusement devant la tragique fin de Roger Salengro et je pense être l'interprète de l'Assemblée communale en l'invitant à partager ce sentiment. .... L'arme perfide et nocive au premier chef que constitue la calomnie a, certes, été de tous les âges, mais jamais elle n'avait encore atteint ce degré de raffinement et de cruauté".

Le Front Populaire ne durera pas, dans les premiers mois de 1937, Blum devra laisser le pouvoir à Daladier, avec l'amertume de toute la gauche.

CHRONIQUES LOCALES DES ANNEES 1930

Les milles et un faits de Bourges concernent tous les secteurs de l'activité, et en octobre 1935 se déroulent les journées berruyères des fleurs et des fruits. Il s'agissait de la seconde Exposition de ce type. Le cadre en fut le Parc Saint Paul. Pendant 48 heures, ils seront 15000 à venir visiter les stands de légumes, de fleurs et de fruits. Les visiteurs auront du mérite, car les embouteillages autour des stands seront mémorables. On distribuera des médailles, et, en présence d'Henri Laudier, un jury communiquera le palmarès. Nous retiendrons un Emile Rivière à Saint Martin d'Auxigny pour une médaille d'or grand module dans la catégorie négociants récoltants pour les fruits, puis une médaille de vermeil à M. Lambert-Labat de Préveranges.
Mais les stands les plus en vue seront ceux des horticulteurs, comme la Maison E. Linard ou celle de Félix Cassier, des noms encore bien connus des berruyers.

Les faits divers font toujours quelques lignes dans les journaux locaux. Ce jour de 1935, rue de Juranville, un cycliste, M. Decorme, conducteur à la compagnie des cars Citroën, circulait à bicyclette, et son véhicule était dépourvu d'éclairage. Il débouchait du petit chemin du Champ de Foire et rejoignait la rue de Juranville, lorsqu'il se trouva en présence d'une automobile conduite par M. Pir, lequel se dirigeait vers le Moulin-Rouge. Malgré le coup de volant donné par l'automobile, M. Decorme, fut violemment projeté sur la chaussée, où il demeura inanimé. Il fut transporté à l'Hôtel-Dieu, mais succomba à deux heures du matin. Ainsi, la route tuait, ce sera une constante pendant tout le XXe siècle, à Bourges comme ailleurs.

Il y a aussi des accidents plus cocasses, et tout de même moins dramatiques. Ainsi, le gardien du Muséum, M. Apied, alors âgé de 61 ans habitait avec sa famille, dans l'enceinte même du Muséum. Un après-midi, vers 14 H 45, un cerf de cinq ans vivant en semi-liberté avec une biche et un faon, sans que celà ne puisse s'expliquer par un geste du gardien qui pénétrait souvent dans l'enceinte, ce cerf se jeta sur M. Apied, et pendant quelques minutes, ce fut un véritable corps à corps entre la bête et l'homme, alors que ce dernier appelait à l'aide de toutes ses forces. Le gardien fut blessé à la cuisse, à la tête et à la poitrine. Il fut conduit à l'hôpital, alors que venait sur les lieux Mgr Foucher, le Directeur du Muséum.

Tous les journaux de l'époque font état de la météo. La station météorologique est située dans le jardin de l'Archevêché, on donne ainsi, chaque jour :

- la hauteur barométrique à 13 h 761,6
- La température la plus basse de la veille + 15,6
- Température nuit (la plus basse) + 5,2
- Direction du vent SE
Prévision pour demain mardi : beau à nuageux par hausse barométrique, température douce dans la journée, mais toujours fraîche la nuit.
Et c'était signé de l'Abbé Th. MOREUX, Chanoine honoraire, Directeur de l'Observatoire.

La météo intéresse toujours les berruyers.... et les autres.


Côté culturel, en Mai 1936, alors que chacun suit la campagne électorale pour les élections législatives, une conférence est donnée à la salle des Adjudications, prêtée par la Municipalité. Le thème est le suivant : "L'Art du Moyen-Age à la Cathédrale de Bourges". La conférencière est Mlle Maillard, elle parle pendant une heure et demi de la cathédrale Saint Etienne. Son propos concerne aussi bien l'histoire, de Gausselin à Henri de Sully, que l'architecture et l'explication des plans successifs. Mlle Maillard, nous rapporte la presse, "regrette que la galerie du triforium, maintenue malgré l'absence de tribunes, s'ouvre sur une série de 21 petits arcs n'ayant pas la même ouverture que ceux du dessus des voûtes latérales".

Au cinéma, le Grand Palais propose "Liliom", de Fritz Lang avec Charles Boyer, tandis que l'Alhambra joue "Antonia", "encore un bon spectacle à l'actif de ce cinéma" écrit la publicité.

C'est aussi une Exposition Philatélique, qui est inaugurée au cours de ce même mois de mai 1936 dans l'Ecole des Arts Appliqués à l'Industrie. On y voit les timbres-postes de 1849 à nos jours, des marques postales du temps de Louis XV, des lettres de grognards de Napoléon, ainsi que des travaux décoratifs exécutés par des enfants avec des timbres-postes. C'est un véritable Musée du Timbre qui fait l'objet d'une large publicité.

Enfin, plus cocasses sont les histoires sur les Maisons de Tolérance de Bourges. Jean François Donny en a écrit un livre entier sur le sujet. Il faut savoir que "les bordels" étaient autorisés, ils rapportaient même de l'argent à l'Etat. Il fallait pourtant obtenir un accord de la part de la Municipalité. Ainsi, dans le Bulletin Municipal Officiel de la Ville de Bourges, on trouve à intervalle régulier des demandes d'ouverture ou de changement de propriétaires de ce type de "Maisons".
Par Arrêté du 12 mai 1936, "Nous, Maire de Bourges, vu la loi du 5 avril 1884, vu l'arrêté du 15 octobre 1907 sur la prostitution... etc arrêtons que Mlle Roquette Marie-Eugène est autorisée à tenir la maison de tolérance sise rue Sous-les-Ceps, N°1, en remplacement de Mme Laure Georgette". Dans l'article 2, il est indiqué que cette demoiselle connaît la règlementation de la prostitution à Bourges. Et tout ceci était signé Laudier ou Lamy son premier adjoint.

Ainsi se terminent les années grises de l'avant-guerre. A partir de 1938, c'est pour chaque français et chaque berrichon, la lente mais sûre marche vers la guerre qui paraît inéluctable. Pourtant ce ne sera pas la "croisade" de l'été 14, mais une fatalité de plus, avec, cette fois, une haine des hommes politiques et une grande distance vis-à-vis de tout ce qui est politique.

 

LE PERSONNAGE LAUDIER

C'est au travers du précieux témoignage de M. Robert Verglas que se dessine le personnage complexe d'Henri Laudier.
Robert Verglas entrera dans l'administration municipale en 1937 et prendra ensuite la succession d'Edmond Jongleux au poste important de Secrétaire Général de la Mairie de Bourges. Robert Verglas était avocat de formation, il rejoindra Bourges et avouera 50 ans plus tard :
" Je n'ai pas connu beaucoup d'hommes qui soient admirables, ce n'est pas mon genre, j'ai jugé Henri Laudier le jour où je suis venu le voir après mon entrée à la Mairie. J'avais fait du droit, je m'aperçois au bout d'un mois que je ne connaissais rien, alors, je vais voir Laudier.
- Monsieur le Maire, je viens vous voir car je m'aperçois que je ne connais rien au fonctionnement d'une Mairie. Alors, ou bien vous me mettez dehors, ou bien vous m'autorisez à circuler dans les services pendant quelques mois pour me former.
Laudier m'a regardé, et me répondra :
- Vous me faites un grand plaisir, bien sûr, il faut que vous passiez dans tous les services de la mairie. Je vous fais mes compliments".

Laudier voulait avoir des cadres supérieurs de haute qualité, de bons techniciens, pas des "politiques". Chacun devait être à sa place d'une manière incontestable. Ses Chefs de Service étaient de grands Ingénieurs ou de grands architectes, on peut citer les noms de Pinon, de Margueritat, de Mgs Foucher mis à la tête des Musées de Bourges.

Henri Laudier connaissait parfaitement tous ses dossiers, c'était pour lui la première des tâches. Il disait : "Il faut connaître tous les dossiers qui passent, être capable de répondre à toute intervention qui pourrait être faite." Laudier allait sur les chantiers, il avait une voiture municipale car il marchait assez mal. Il discutait avec les entrepreneurs, "ça bardait sur les chantiers " se souvient M. Verglas.
Il y avait deux hommes en Laudier, l'homme privé, qui aimait rire avec ses copains, on sentait un grand humaniste. "C'était un brave type, un homme chic, il aimait se réunir avec ses amis, par exemple au Grand café". Par contre, l'homme public était différent, il y avait toujours une sorte de dureté dans le visage, une grande fermeté. Il était aussi très sensible au désavoeux, c'était un grand sensible, et cette fermeté sur son visage devait lui rappeler qu'il ne fallait pas se laisser aller aux sentiments. Il savait élever la voix, c'était un tribun. Bien que libre-penseur, Laudier avait des relations très correctes avec l'Archevêque.

Pourtant la presse locale ne le ménageait pas. Il recevait des coups aussi bien de la gauche communiste que de la droite. Ainsi, le "Républicain du Cher" écrivait le 6 juillet 1934 :
"Tout le monde sait que M. Laudier a des habitudes. Elles lui viennent de son passé, de sa formation et de son caractère. A la tête de son Conseil Municipal, il a toujours fait ce qu'il a voulu, et il le fait encore. Si on lui oppose une toute petite représentation, il se fâche tout rouge. Il n'aime pas les collaborateurs qui résistent et qui pourraient l'éclairer utilement. Il préfère ceux qui ont les tendances de domesticité..."

Sans la personnalité de son épouse Marceline, Laudier aurait sans doute été Ministre. Mais Marceline était une femme explosive. C'était, nous rappelle R. Verglas, "une sacré bonne femme, elle avait sa réputation, elle avait du nez, un pif extraordinaire pour déceler le tocard. Ses yeux, c'étaient comme des mitraillettes. Jeune, elle devait être une très belle femme. Elle ne craignait pas le scandale, et Laudier est beaucoup moins sorti après son mariage.... "

Cet article est issu d'un livre de Roland Narboux l'Histoire de Bourges au XX ième siècle, 1900 - 1940 (Tome 1)

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