Les événements
de mai 68, pas plus à Bourges que dans tout le pays, n'ont
été prévus. Si Pierre Viansson-Ponté,
dans le journal "Le Monde", écrit que "La
France s'ennuie", ce n'est pas le signal automatique d'une
petite révolution.
Début mai 1968 à Bourges,
le préfet du Cher, Jean Escande, inaugure une manifestation
du centenaire de la race ovine, et le projecteur est braqué
sur "la Berrichonne du Cher". Assistent à cette
journée, M. Jamain, Président du Conseil général
du Cher, ainsi que le sénateur Durand.
Dans le Cher, Jacques Mitterrand, ancien conseiller municipal
de Bourges, vient parler de la franc-maçonnerie au Mac-Nab
de Vierzon, les journaux parlent de cet éternel opposant
à la Ve République, comme du "nouveau Jaurès"
berrichon.
Plus loin, à Paris, des Américains et des Nord-Vietnamiens
se rencontrent et discutent pour une paix en Indochine. Il y
a de l'effervescence à Paris dans le milieu des étudiants,
mais cela ne fait pas encore les titres de la presse locale.
L'actualité locale est aussi industrielle
avec l'inauguration d'une nouvelle unité de l'usine Rosières,
laquelle s'implante à Saint-Doulchard. C'est Georges Touraud,
le Président de la société, et Louis Magdelenat
qui accueillent leurs invités le 8 mai. Rosières
devient le troisième fabriquant d'appareils de cuisine.
Après une courte visite de l'ancienne usine sur le site
de Rosières avec la fonderie, la chaîne de montage,
de rivetage et d'émaillage, c'est le déplacement
vers la nouvelle unité de Saint-Doulchard.
Sur 18 500 mètres carrés, il y a déjà
140 personnes et l'effectif doit augmenter dans les semaines
à venir. Chacun admire la chaîne d'assemblage avec
des fours de cuisson qui développent une puissance de
500 kW.
Ce même 8 mai, alors qu'une manifestation
du souvenir est organisée de manière très
traditionnelle, la Maison de la Culture propose Antigone par
le Living Theater et les cinémas jouent "Le passage
du Rhin" avec Aznavour, ou "A coeur joie", un
film avec notre BB nationale.
La presse quotidienne du Berry est donc
essentiellement consacrée aux faits courants de l'actualité
locale, et ce n'est que le 10 mai 68 qu'un communiqué
du Parti Communiste appelle les Berrichons à la vigilance.
A Paris, les étudiants de Nanterre ou de la Sorbone, avec
le trio Geismar, Sauvageot et Cohn Bendit commencent "leur
révolution", celle des fils de bourgeois, comme le
commenteront certains journalistes ou hommes politiques.
Le Berry se veut solidaire de ces étudiants
qui ont manifesté la nuit du 10 au 11 mai, ils ont brûlé
des voitures rue Gay-Lussac et reçu quelques grenades
lacrymogènes et autres coups de matraques. A l'appel de
la C.G.T., de la C.F.D.T., de F.O., de la F.E.N., ils sont près
de 3000 à se rendre au Monument aux Morts de la Résistance.
Les orateurs se succèdent : Mrs Pillet, Faucard, et Renaudat
alors que M. Chauvaux, pour l'U.N.E.F., c'est-à-dire l'Union
Nationale des Etudiants de France qui est à la tête
du mouvement parisien, s'exprime en dénonçant "l'attitude
inqualifiable des forces de l'ordre". Mais ce n'est
pas encore la vraie révolution, puisque l'orateur d'un
jour, s'il rend hommage aux "étudiants qui ont
fait face avec courage aux forces de l'ordre", termine
son propos en "demandant qu'un dialogue soit ouvert".
Les étudiants de Paris manifestent,
occupent les facultés, et bientôt, ils sont rejoints
par l'ensemble du monde du travail. La révolte des salariés,
avec grèves et occupation d'usine, commence dans l'usine
de Sud-Aviation à Nantes, et se propage en quelques jours
dans tout le pays.
A Bourges, Nord-Aviation est en grève. Elle est
suivie par 60% des employés, alors qu'EDF l'est à
90%. Quant aux Etablissement Militaires, ils ne sont que 50 %
à entrer dans le conflit. Le 20 mai, c'est la grève
générale. Lorsque Jean Patant anime ses jeux aux
Nouvelles Galeries, en distribuant du haut de son podium, plus
de 2000 francs de cadeaux, le personnel vote la grève
à une large majorité de plus de 75%.
Les élèves des lycées
de Bourges veulent se retrouver aux premières loges du
conflit et se découvrent de nombreuses revendications.
A la Maison de la Culture, c'est l'effervescence. Tous les élèves
des établissements secondaires veulent faire comme "les
grands du quartier latin". C'est un joyeux tumulte. Les
interventions sont nombreuses et parfois curieuses, c'est le
"je boycotte le bac et je fais grève" dira une
élève de terminale, alors que d'autres ne veulent
"pas de politique". Le Berry Républicain parlera
dans ses colonnes d'un match de catch, avec ce commentaire plein
de bon sens : "que c'est dur l'apprentissage de la liberté".
Parmi les éléments "moteurs", les étudiants
de l'Ecole des Beaux-Arts auront aussi un rôle important,
pour mobilier et organiser les manifestations.
Phénomène plus sérieux,
les entreprises du département, une à une, se mettent
en grève, c'est l'E.F.A.B. qui s'arrête de travailler
le 23 mai, suivi de l'E.T.B.S., puis des Grands magasins de Bourges.
Sur le front des grèves, titre le Berry Républicain,
avec la grande manifestation du 27 mai qui réunit, dans
le calme, plus de 3000 personnes.
A Bourges, le député-maire n'est guère visible,
il est continuellement entre Paris et la capitale du Berry. Une
confidence d'Alfred Depège signalait qu'il ne restait
pas un seul adjoint ou conseiller municipal en poste à
l'Hôtel de Ville. Les accords de Grenelle, au plan local,
ont été négociés entre M. Chouard
et les syndicats de la ville.
Tout basculera en quelques heures, avec le départ du général
de Gaulle qui "disparaît" chez Massu en Allemagne
pour une demi-journée, avant de reprendre en main le pays
par un de ses discours radiodiffusés dont il avait le
secret.
Le soir même, à Paris, une manifestation gaulliste,
emmenée par Malraux et Debré, les fidèles
parmi les fidèles, réunit près de 1 million
de personnes, elles sont venus soutenir de Gaulle, et arrêter
en quelque sorte.... leurs propres enfants.
La reprise de l'activité commence
à partir du 6 juin.
Certaines entreprises comme Nord-Aviation
qui s'était mise en grève un peu plus tard que
d'autres, poursuit le conflit qui devient assez dur, jusqu'au
16 juin, date à laquelle la chaîne des Transall,
toute nouvelle, se remet en route.
Quelques semaines plus tard, les 24 et
31 juin 1968, les "élections de la peur" vont
envoyer à la Chambre des Députés une majorité
écrasante de gaullistes. C'est ainsi que le département
du Cher aura pour député Raymond Boisdé,
pour Bourges, Boinvilliers pour Vierzon et Maurice Papon pour
Saint-Amand. Les Français peuvent à nouveau penser
à leurs vacances.
Tout redevint normal en Berry et à
Bourges, et en cette fin juin, André Chanson inaugure
les Archives Départementales, lesquelles sont situées
rue Fernault. Mais le nouveau local s'avérera encore trop
petit, et elles déménageront quelques années
plus tard vers le Val d'Auron..