DE GAULLE A BOURGES
: UN DISCOURS ENTRE DANS L'HISTOIRE
Les élections
se poursuivent à un rythme effréné, le 27
avril 1959, ce sont les sénatoriales qui se déroulent
de manière traditionnelle dans la salle du Duc Jean. Ces
élections ne concernent pas exclusivement Bourges mais
l'ensemble du département du Cher. Ils sont 802 grands
électeurs inscrits, et, au premier tour, 801 votent....
Il manque un électeur que chacun cherchera pour le second
tour de l'après-midi.
Charles Durand recueille 473 voix, il se trouve donc réélu
devant Eugène Jamain, René Cherrier et René
Mariat. On comptait 13 candidats. Au second tour, Eugène
Jamain est élu.
Charles Durand est né le 15 avril 1901 dans la Nièvre
à Bazoche. Il a pour métier, celui d'agriculteur
à Neuvy le Barrois, il est en outre Président de
la Chambre d'Agriculture du Cher et de la Mutualité Agricole
du Berry. Il est Sénateur depuis 1952, élu en remplacement
de Gustave Sarrien, décédé, et réélu
au premier tour de scrutin en 1955. Son collègue Eugène
Jamain est un Berrichon de Clémont, né en 1891,
il est maire de son village natal et exerce le métier
de minotier.
La visite de De Gaulle à Bourges,
le 7 mai 1959, un an après
son retour au pouvoir, apparaît comme un des grands moments
de la vie politique locale. C'est le pendant à la visite
en 1938 du Président Lebrun.
La situation du pays est grave, le problème algérien,
pour lequel De Gaulle a été "rappelé"
au pouvoir, n'est pas résolu, et les relations entre Alger
et Paris ne sont pas au beau fixe. Une ambiguïté
commence à poindre sur les actions et négociations.
Boisdé est le tout nouveau maire
de Bourges, il doit recevoir le général qui vient
d'atterrir à Avord à 9 h 45 à bord d'un
avion S.O. Bretagne. Comme il ne visitera pas l'usine Nord-Aviation,
par manque de temps, une exposition de missiles a été
organisée sur la base, et de Gaulle écoute avec
beaucoup d'intérêt les explications du directeur
de l'Etablissement berruyer, Raymond Puisségur, ainsi
que ceux d'Emile Stauff, le grand ingénieur, l'homme qui
a créé en France, après la guerre, l'industrie
des missiles. Le P.D.G. de Nord-Aviation, M. Mazer, est lui aussi
descendu de Paris pour la circonstance et il montre les missiles
SS10, SS11 ainsi que le tout "petit dernier", le SS12.
En allant rejoindre la DS 19 décapotable, le cortège
passera devant les avions de la firme berruyère, comme
le N 3400 ou le NordAtlas 2508.
Le cortège présidentiel comprend
outre le général, deux ministres, Mr. Michelet,
Garde des Sceaux, et Mr. Bokanovski, secrétaire d'Etat
à l'Intérieur, ainsi que Gaston de Bonneval, son
aide de camp. Par la route, à une vive allure, De Gaulle
rejoint Bourges par Savigny-en-Septaine où il passe sous
un arc de triomphe réalisé par les villageois.
Ce fut ensuite un arrêt à l'orphelinat de la police
d'Osmoy, où 200 enfants lui ont chanté la Marche
Lorraine.
C'est en compagnie du préfet, M.
Virenque, que le général arrive en cité
berruyère. M. Boisdé attend devant les grilles
de la Préfecture, une courte réception se déroule
avant que le nouveau maire ne conduise son illustre hôte
jusqu'à l'Hôtel de Ville. Dans la Salle des Mariages,
chaque adjoint est présenté, puis ce sera le tour
des notabilités berrichonnes. Ensuite le général
prononcera une courte allocution devant quelques maires des communes
du Cher, avant d'aller se reposer un court instant.
Raymond Boisdé, ému, présentera sa ville,
en des termes bien choisis :
"Permettez au 150e maire de la
"bonne ville" de Bourges de vous exprimer son émotion,
sa fierté et celle de ses concitoyens".
Puis il évoque en vrac, Jeanne d'Arc, Tite Live, Avaricum,
Charles VII et Jacques Coeur, avant de poursuivre par une vue
synthétique des réalisations berruyères
:
"La ville de
Bourges présente actuellement un vaste programme de logements
et d'usines, de centre culturel et de Cité Universitaire".
Le livre d'Or devait être signé
au premier étage, mais dans la confusion et la bousculade,
il y eut un oubli, et ce fut la cavalcade dans les escaliers
pour récupérer le livre et le ramener à
de Gaulle, afin qu'il y mette son illustre signature.
Parmi les précautions prises, sur
le plan de la sécurité, il est à noter que
3 aller et retour furent effectués entre la préfecture
et l'hôtel de ville, et chaque fois, le circuit du Général
fut différent, ce qui devait poser quelques problèmes
aux responsables de la sécurité, car les possibilités
de variante sont très limitées.
Dans le court laps de temps disponible, De Gaulle accordera trois
audiences particulières, une à Mgr Lefèbvre,
une seconde à Arnaud de Vogüe, le colonel Colomb
de la Résistance, et enfin au général Bailly
qui fut un de ses anciens officiers.
A 12 H 12, De Gaulle descend des salons
de l'Hôtel de Ville pour rejoindre le podium situé
place Etienne Dolet.
Devant une foule énorme, que les uns
situent à 3000 personnes et les autres à plus de
10 000, le général s'adressera aux Berruyers, mais
surtout au pays. Ce discours entrera dans l'histoire sous le
nom "du discours de Bourges". De Gaulle fera en effet
de nouvelles propositions sur l'avenir de l'Algérie. Il
parlera de la pacification, mais commencera, comme souvent, en
professionnel de la communication qu'il était devenu,
par ces mots :
"Bourges,
Vieille, Chère, noble ville française, capitale
de la France si longtemps, aujourd'hui en plein essor.."
Et ce fut la partie politique :
"L'Algérie,
l'Algérie nous préoccupe tous profondément.
L'Algérie est une vaste, une grande question que nous
devons résoudre.
Je le dis à Bourges, sans fixer, bien entendu aucune date,
sans avancer aucune promesse, sans me vanter d'aucune outrecuidance,
je dis que le jour est en vue où l'Algérie sera
pacifiée grâce à une compréhension
générale de tous ceux qui l'habitent pour aboutir
à une transformation profonde de ce pays et afin que tous
ses enfants - je dis tous ses enfants- puissent disposer de leur
sort et du sort des terres qu'ils habitent. Je le dis en toute
connaissance de cause".
Ces mots seront largement repris par l'ensemble
de la presse nationale et internationale, il s'agissait d'une
étape importante devant mener à la fin du conflit.
Comme toujours De Gaulle évoquait aussi les problèmes
de la planète, et à Bourges il répéta
sa position sur le tiers monde en des termes peu équivoques
en s'adressant aux Grandes Puissances :
".... Leur devoir,
puisqu'ils sont les plus riches, les mieux pourvus et les plus
forts, leur devoir, c'est d'aider les autres, ceux qui sont dépourvus,
ceux qui sont sous-développés"
Et le grand homme termina ainsi son propos,
comme à l'accoutumée par un fort et vibrant :
"Vive Bourges,
Vive le Berry, Vive la République, Vive la France.
Et bien, puisque nous sommes d'accord sur les grands sujets,
mes chers concitoyens, nous allons l'exprimer en chantant tous
ensemble, en chantant au milieu de ces magnifiques monuments,
notre hymne national : la Marseillaise"
Et la foule entonna et chanta avec de Gaulle
avant de se disperser, il était 12 H 33.
A 13 heures, un repas est prévu,
puis à bord de la DS 19 présidentielle, De Gaulle
s'en va vers Issoudun. Il fera une halte à Saint-Florent,
puis une autre à Charost. Dans ce village, les habitants
avaient pensé que le général donnerait le
coup d'envoi d'un match de foot...... Il ne faut pas exagérer,
le Général s'arrêta, serra quelques mains,
et repartit sans avoir donné de coup de pied dans le ballon.
La semaine suivante, Raymond Boisdé
en Conseil Municipal rappellera l'importance de cette visite
:
" Nous pouvons nous féliciter
de cette magnifique matinée qui a marqué dans les
annales de Bourges et qui a eu son retentissement en France et
même dans le monde entier en raison du discours particulièrement
important que le général de Gaulle a prononcé
du haut de notre tribune, face à la Cathédrale".