LOGEMENTS
: L'AVENTURE D'AVARICUM DANS LES ANNEES 1950
Le responsable du service des logements à
Bourges est un gaulliste, M. They, il lance le 17 octobre 1950,
une opération immobilière qui prendra pour nom
"Avaricum". Il est en première ligne des critiques,
tant le problème est difficile à résoudre.
En janvier 1951, il dresse un état de la situation, rappelant
que depuis 1913, on a assez peu construit de logements, eu égard
aux besoins, et en plus, les logements existants ont été
mal entretenus. Les seules réalisations, d'après
M. They, concernent les réalisations des H.B.M., Habitations
à Bon Marché.
Il ajoute que les fonds de l'Etat ne
sont pas inépuisables, et que le pays doit construire
248 000 logements par an pendant 30 ans, un programme bien ambitieux,
et nécessitant de faire appel à des capitaux privés.
Il termine ainsi :
"De nos jours, la situation
est si grave que nous ne savons pas comment des centaines de
familles pourront être logées d'ici à cinq
ou dix ans. Et ce ne sont pas les demi-mesures qui pourront pallier
cette pénurie".
Bourges manque donc de logements, et un
projet prend forme au début de l'année 1951. Il
s'agit d'un vaste ensemble d'appartements situés sur un
terrain entre les Prés-Fichaux et la rue Mirebeau. Le
lieu est un amas de baraquements insalubres, qu'il s'agit de
détruire, avant d'engager la construction.
Mais ce projet ne fait pas l'unanimité
à Bourges et le premier à s'opposer à sa
réalisation est le docteur Delamarre, conseiller municipal
socialiste. Il reproche que ce projet soit avant tout "capitaliste"
et que ces logements soient destinés à des gens
fortunés. Il écrit ainsi une lettre en date du
26 avril 1951 :
"Nous manquons à Bourges,
presque uniquement de logements pour ouvriers et employés
modestes, or, à ceux-là, vous n'offrez que des
baraquements en bois, non conformes au Règlement sanitaire
départemental".
Le maire, André Cothenet, va argumenter
sa réponse. Il signale que la ville va prendre la responsabilité
de réaliser une rue, premier jalon, dont on parle à
Bourges depuis 70 ans. Il ajoute qu'il a été convenu,
à l'unanimité de la Commission du Logement, que
la Société du Cours Avaricum serait purement privée.
Mais, sur un projet devant comporter 650 logements, la première
tranche qui serait réalisée effectivement par une
société privée, ne comporterait que 1/10
de l'opération.
De son côté, Monsieur They, qui s'est senti personnellement
visé par les arguments de M. Delamarre, répond
"qu'il ne fait pas de différence entre un logement
ouvrier et un logement de grand luxe", et il conclut
son propos par : "ce terme de capitalisme m'amuse".
Il faudra des années de palabres,
avant de voir sortir de terre des immeubles modernes. Auparavant
une cité de relogement aura été construite
afin de donner un logement pour les expulsés d'Avaricum,
dont le plus célèbre est le peintre berruyer
Bascoulard. La municipalité décide l'implantation
entre la butte d'Archelet et la cité du Moulon, de 70
logements qualifiés de constructions "en dur".
L'accent est mis sur "la rusticité à toute
épreuve" de ces logements qui ne devront pas avoir
plus de trois étages, et sur le fait qu'il ne s'agit pas
de baraquements, mais de "nids confortables et agréables
à habiter". Un concours est ouvert pour les architectes
et constructeurs, les travaux devant commencer le 1er mai 1953.
Pour mener à bien ce grand projet,
en avril 1951, la Ville s'est portée acquéreur
de 7 baraquements inutilisés à l'ancien camp de
Dun-sur-Auron dans le but de les réinstaller à
la Chancellerie.
Ces baraquements ont des dimensions importantes, 30 mètres
par 6, et ne sont pas en trop mauvais état. Ils seront
placés sur le terrain jouxtant l'école, appartenant
à l'Office municipal d'H.L.M. Il n'y a pas beaucoup d'autres
solutions. Si certains à Bourges auraient préféré
construire des habitations en préfabriqué, les
fonds disponibles ne permettent pas deux opérations aussi
coûteuses que le déplacement et l'aménagement
de 6 baraquements d'une part, et la construction d'autre part
de préfabriqués.
Il faudra attendre 4 ans pour que les travaux préliminaires
à la construction se réalisent.
POSE DE LA PREMIERE
PIERRE
Le 25 mai 1955, c'est enfin la pose de
la première pierre de la cité nouvelle Avaricum,
avec la présence de Monsieur Edgar Faure.
Edgar Faure est le grand homme du moment, il était Président
du Conseil, et c'est vers 11 heures que son avion, un "SO
Bretagne", se pose à Avord. Il est accueilli par
le Préfet, Raymond Vivant, et le Président du Conseil
Général, M. Jacquet, ils sont accompagnés
du patron de la base, le commandant Bouyer.
En voiture, ils rejoignent le chef-lieu du Cher et, devant la
Cathédrale, le "tout-Bourges" attend le Président.
Après une présentation du drapeau du 13éme
RA, et une "Marseillaise" jouée par la musique
municipale de Bourges, Edgar Faure est reçu à l'Hôtel
de Ville par le maire Louis Mallet qui prononce des paroles d'accueil
:
" Pour la première fois
de son histoire, la Ville de Bourges a la fierté de recevoir
dans sa maison commune le chef du gouvernement de la République".
Puis le maire évoque Avaricum, Charles
VII et d'autres "anciens célèbres". Il
termine par le classique cliché de :
"Bourges, une bonne ville du
royaume demeurée une bonne ville de la République".
La réponse d'Edgar Faure est tout
aussi classique, car après avoir dit qu'il "était
heureux d'être ici", il poursuivit cette fois
avec humour sur la personnalité de "Jacques Coeur
qui était ministre des finances de Charles VII, je viens
ici un peu en collègue".
Et il signe le livre d'or de la ville de Bourges paraphé
qu'une seule fois par le Président Albert Lebrun venu
à Bourges en 1938 !
La visite du Président du Conseil, avait essentiellement
pour but de "poser la première pierre" de la
cité nouvelle d'Avaricum. C'est Louis Mallet qui entraîne
Edgar Faure dans un quartier "de ruines, de tristesse et
de taudis", et il s'en excuse, mais c'est pour la bonne
cause et la transformation totale d'un quartier.
Dans son discours, le maire rappelle que ce projet remonte à
1884, sous le mairat d'Eugène Brisson, et qu'il fut repris
par André Cothenet. Mais ce n'est que récemment
que ce projet prit une forme définitive. A partir d'un
îlot insalubre de 3,5 hectares, comprenant 59 immeubles,
logeant 117 familles pour un total de 347 habitants, on va créer
une cité moderne.
Après la pose de cette première pierre, il est
prévu de construire 8 bâtiments de 32 logements,
dont trois seront "entrepris tout de suite". Ils seront
disponibles pour des locataires dès le mois d'octobre
1956. Chacun insiste sur le confort des futures habitations,
lesquelles comprendront un chauffage central collectif, un ascenseur
dans chaque bloc, bref un confort moderne. Un journal local titrera
:
300 logements neufs sur ces ruines
lépreuses
En effet, en plus de ces logements locatifs, il est prévu
de construire un poste de gendarmerie avec 18 logements, un groupe
scolaire et un hôtel de 100 chambres. Pour améliorer
la situation, l'Yèvrette sera transformée en égout
collecteur.
Et ce fut la pose de la pierre par Edgar
Faure qui était un orfèvre en la matière.
Alors qu'il avait la truelle en main, il se tournera vers Jacques
Genton, pour lui dire un mot de circonstance du genre : "ce
n'est pas toi qui pourrait utiliser ces outils....", alors
que Raymond Boisdé de son côté se fit plus
entreprenant déclarant qu'il avait déjà
posé pas mal de pierres... Le mot de la fin restera au
Président du Conseil qui dira : "J'ai l'habitude,
tous les samedis j'en pose une, on dit que c'est ce que je fais
de mieux !". Et c'est ainsi qu'il prit la truelle
et étala le ciment, après avoir introduit dans
la pierre un parchemin qui était en fait le procès
verbal de la cérémonie.
Edgar Faure devint plus sérieux en déclarant :
"Je souhaite que cette mise
en chantier constitue le départ d'une étape nouvelle
dans l'aménagement de cette belle région de France
si riche en passé glorieux".
LES PROBEMES DE BOURGES
ET DU BERRY EN 1955
Cette journée se terminera par une
visite express de la foire-exposition, où il est reçu
par M. Hervet, le Président de la Chambre de Commerce,
lequel rappellera la création de la foire par Laudier.
Mais Hervet, dans un discours incisif sinon très critique
et polémiste, fera part de sa déception en argumentant
sur :
- le refus d'avoir à Bourges une Faculté de Sciences
- le déclassement du canal de Berry
- le sentiment de se sentir sacrifiés sur le plan industriel
au profit de régions de forte concentration industrielle.
Et Henri Hervet terminera ainsi :
" Il faut corriger les imprudences
d'une centralisation à outrance".
La presse nationale, et locale sous la
plume de Pierre Rouanet, reviendra longuement sur les discours
politiques qui auront un retentissement énorme, ce sera
un peu "le discours de Bourges" avant la lettre qui
aura plusieurs volets :
"le lancement d'un plan de trois ans,
avec des hommes qui ne demandent qu'à agir avec bon sens
et réalisme", par ces mots, le Président du
Conseil passe outre aux prochaines élections législatives
qui vont se dérouler au printemps 1956. M. Faure utilisera
le néologisme "retardatrices", et le Berry se
sentira visé par : "la restauration économique
des régions attardées". Il termine sur :
"la substitution d'un marché européen
de 200 millions d'acheteurs au marché français
de 40 millions".
C'est le début de la grande aventure
de l'Europe qui commence. Et le Président ajoute en conclusion
: "malgré la difficulté de la compétition
internationale, l'aide aux pays d'Afrique qui ont des marchés
importants, sans oublier de créer d'urgence des industries
sur place."
Ce discours de politique nationale et internationale est celui
d'un visionnaire qui marquera profondément la France.
A 17 h 30, Edgar Faure prend la route d'Avord pour rejoindre
son avion et retourner à Paris. Ce fut une belle visite
!
AVARICUM 50
ANS PLUS TARD :
C'était juste après les élections
municipales de 2001 remportées par l'équipe de
Serge Lepeltier. Au cours de la campagne, des bruits avaient
circulé laissant entendre que les immeubles d'Avaricum
allaient être détruits. Serge Lepeltier écrivit
aux habitants du quartier qu'il n'en était pas question.
Aussi, lorsque quelques mois plus tard,
le maire évoqua l'étude par un cabinet extérieur
"Groupe 6" du devenir d'Avaricum. Il n'y avait aucune
idée préalable, sinon que la situation ne pouvait
pas rester en l'état. Plusieurs scénaris furent
élaborés par Groupe 6 allant d'un grand centre
commercial, jusqu'à une simple réhabilitation et
quatre autres solutions.
Après de très nombreuses
réunions publiques, avec les locataires de ces immeubles,
avec les commerçants et les gens du quartier, l'inquiétude
était évidente.
Beaucoup de locataires étaient âgés,
ils ne voulaient pas quitter leur logement, ni leur quartier,
ils ne "voulaient pas se retrouver à La Chancellerie".
Le débat fut rude.
Finalement, le projet retenu concernait
un petit centre commercial, 1000 places de parking en souterrain,
et des logements dont les chiffres variaient de 40 à 80,
la plupart étant des logements sociaux.
L'appel d'offre fut lancé et....
le retour "infructueux", les propositions des trois
groupes qui avaient concouru ne répondaient pas au cahier
des charges et en 2005, il fallut renoncer au projet initial.
C'est à la fin de 2005 et en
2006 que l'opération fut relancée sur le papier
avec un changement important, la surface commerciale passant
de 5000 m2 à plus de 15 000 m2.