Roland Narboux - Bourges Encyclopédie

L'ENCYCLOPEDIE DE BOURGES
ECONOMIE
URBANISME
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CULTURE
POLITIQUE
ENVIRONNEMENT
HISTOIRE

LE A BOURGES
Par Roland NARBOUX

Bourges,

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Version 2009

DISCOURS DE M. Jean-Christophe RUFIN (Média Le Monde)
. .
M. Jean- Chr istophe Rufi n, ayant été élu à l.Aca d ém i e française à la place laissée
vacante par la mort de M. He nr i Troyat, y est venu prendre séance le jeudi 12 novemb r e 2009,
et a prono n c é le disc o urs suivant :


Mesdames et Messieurs de l’Académie,
La tradition de cette Compagnie veut que le nouvel élu, pour
prononcer son discours de réception, se tienne debout à la troisième
rangée de sièges, un peu à distance de la travée. Cette obligation semble
avoir pour but d’ajouter encore au trouble de celui qui doit s’adresser à
une aussi prestigieuse assemblée, alors qu’il est déjà couvert de
broderies et flanqué d’une épée, détails qui, de nos jours, ne sont pas de
nature à mettre quiconque à l’aise. Pourtant, je préfère considérer cette
coutume comme un usage plein de sagesse et m’en réjouir. Placé au
milieu de mes futurs confrères, je me sens dispensé de leur infliger une
péroraison magistrale, tentation à laquelle j’aurais peut-être cédé si je
m’étais exprimé du haut d’une tribune. Le seul ton qui convienne, dans
la position qui est la mienne en cet instant, est celui de l’amitié.
Permettez-moi d’oublier la majesté du lieu et l’écrasante présence de
ceux qui nous y ont précédés. Je ne veux voir ici que des amis, auxquels
je m’adresse avec une émotion qui vient de ma seule reconnaissance. À
ces amis, je n’ai pas de vérité à livrer mais seulement des confidences à
faire. Et d’abord celle-ci, pour vous demander de m’en absoudre : je ne
crois pas à l’immortalité. Je ne parviens pas à admettre que notre plus
profond désir puisse être exaucé dans ce monde. Et la variante
académique de ce concept, sorte d’équivalent du « salut par les
oeuvres », ne me convainc pas plus.
Cependant, si je doute de l’immortalité, je crois fermement en
l’éternelle jeunesse. Il me semble qu’en établissant cette Compagnie en
1635, le cardinal de Richelieu a placé sous cette Coupole une fontaine
de jouvence. Comprenez-moi bien : il ne nous a pas mis, hélas, à l’abri
des épreuves qui altèrent les corps et les abattent. L’éternelle jeunesse,
nous n’en sommes pas les bénéficiaires mais les instruments. C’est le
corps que vous formez ensemble qui, grâce à chacun d’entre vous, se
régénère sans cesse et triomphe du temps. Votre enthousiasme, votre
talent, votre oeuvre, votre vie même, vous les avez, les uns après les
autres, apportés à cette assemblée. J’étais loin, chargé de représenter la
France dans un pays, le Sénégal, qu’a dirigé jadis l’un d’entre vous,
quand vous m’avez fait l’honneur inespéré de m’appeler à assurer à mon
tour cette relève. Je vous en remercie avec beaucoup de gravité.
Mais l’éternelle jeunesse de cette Compagnie ne vient pas
seulement du mouvement qui, après chaque disparition, consacre un
nouvel élu au service de son fauteuil. Elle procède aussi de l’exercice
auquel j’ai le devoir de me livrer aujourd’hui : celui de l’éloge. À
l’instant où il va occuper la place du regretté confrère que ses
compagnons ont vu durer, s’affaiblir et disparaître, il revient au nouveau
venu de restituer l’image de son prédécesseur dans sa force et dans sa
jeunesse. Il doit emplir à jamais cette Coupole du souvenir d’un être
intact, dans la plénitude de son génie. C’est à quoi je vais m’employer,
en évoquant devant vous Henri Troyat, le grand écrivain auquel j’ai
l’écrasant honneur de succéder.
Il n’est personne à qui cet exercice de l’éloge, ce grand écart du
temps d’un bout à l’autre d’une vie d’homme, ne soit plus nécessaire.
Henri Troyat, à la date de sa mort, fut votre doyen d’élection, un homme
d’une remarquable longévité, physique et littéraire, écrivant jusqu’à ses
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derniers jours. Mais il fut également et d’abord un artiste d’une grande
précocité, dont l’oeuvre et la carrière commencent à des âges
exceptionnels : premier roman publié à 23 ans, prix Goncourt à 28 ans,
élu à l’Académie française à 48 ans.
48 ans ! Quel encouragement pour moi qui me sens si jeune pour
rejoindre cette Compagnie. Henri Troyat avait presque dix ans de moins
que moi quand il s’est présenté, ainsi vêtu, précédé par les tambours,
pour s’asseoir au fauteuil 28. C’est un signe de bonne santé, pour une
institution, que de prendre le risque inouï d’admettre en son sein et pour
le reste de leur vie des femmes et des hommes en pleine force de l’âge.
L’Académie n’a cessé ainsi de se construire par vagues. On y discerne
facilement les strates formées par les générations. Toujours, l’une d’elle
domine et marque de son empreinte une époque de l’histoire. Henri
Troyat, né en 1911, a constitué l’avant-garde d’une de ces grandes
générations : celle des hommes du XXe siècle. Il fut l’un des tout premiers
à entrer dans cette Compagnie et lui a apporté un air nouveau.
Je reconnais autour de moi nombre d’entre vous qui, entrés tôt
dans cette académie, l’ont façonnée telle qu’elle est aujourd’hui :
diverse, brillante, mondialement reconnue. Vous avez à présent, je le
sais, le souci de relever le défi des temps nouveaux. Je veux croire que
c’est à ce titre et non pour mes mérites, qui sont bien minces, que vous
m’avez fait l’honneur de me choisir. Je suis en effet le premier de vos
membres à être né dans la deuxième moitié du XXe siècle. Ma génération
a atteint l’âge adulte après la mort des idéologies. La plupart des
bastilles étaient prises, les rêves de Grand Soir étaient souillés du sang
des goulags, les lampions de Mai 68 éteints. Privée de grandes causes à
défendre autant que de perspectives professionnelles, cette génération a
souvent choisi l’aventure. Beaucoup d’entre nous, qui voulaient
s’engager, se sont jetés dans l’action humanitaire. Nous en avons
rapporté quelques satisfactions, beaucoup de douleurs, d’innombrables
images. Et c’est par le détour de ces images et des livres qu’elles ont fait
naître que vous m’ouvrez aujourd’hui votre porte. J’en suis heureux
pour moi-même, mais aussi pour tous ceux qui, partis du même point
que moi, ont emprunté d’autres itinéraires et produit d’autres oeuvres.
J’aimerais, à mon tour, les conduire un jour jusqu’à vous.
*
* *
L’élection d’Henri Troyat a été facile : première candidature,
premier tour, quasi-unanimité. Tous ses autres succès, il les a d’ailleurs
obtenus de la même manière : sans effort. Ou plutôt en réservant ses
efforts à son oeuvre, jamais aux moyens de la promouvoir. Cette facilité
prend souvent des aspects comiques, tant Troyat semble parfois avoir eu
peu de prise sur les événements. Quand son premier roman est publié,
Faux jour, la critique l’encense, un prix prestigieux lui est décerné, on le
compare à Radiguet. Lui, pendant ce temps, simple 2e classe au 61e
régiment d’artillerie hippomobile, il est à l’infirmerie. Ses camarades de
chambrée le félicitent, mais sans trop faire la différence entre un
écrivain et un imprimeur…
Un peu plus tard paraît son roman L’Araigne. Il est alors
rédacteur à la préfecture de la Seine. On l’a chargé d’une étude… sur les
lampadaires. Le jour du prix, il va déjeuner dans un petit restaurant du
quartier et rentre au bureau un peu en retard. Deux collègues lui font
signe de se dépêcher. Il craint de se faire réprimander. On lui annonce au
contraire qu’il vient de se voir décerner le prix Goncourt.
Nous entrons là dans le mystère même d’Henri Troyat : un
divorce total entre une vie paisible, régulière, apparemment immobile et
une oeuvre d’une richesse, d’une variété, d’une puissance qui en
paraissent presque incompréhensibles.
Henri Troyat semble avoir pris plaisir à décourager les
biographes. À compter de 1933, date à laquelle il est naturalisé Français,
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admis au concours de la préfecture de la Seine et prend le pseudonyme
d’Henri Troyat, plus rien d’extraordinaire ne paraît occuper son
existence, en dehors de la littérature et de la gloire qu’elle lui apporte.
Aucun tumulte dans sa vie affective, au contraire. Un premier mariage
dont il aura un fils. Puis, après la guerre, l’amour de sa femme et de sa
fille, qui règlent sa vie matérielle et auxquelles il lit chaque soir sa
production du jour. Quelques voyages rien moins qu’aventureux. Des
amitiés rares et durables. Une maison à la campagne, d’abord à Grasse
puis, parce que c’était encore trop loin pour lui, dans un petit village du
Loiret. Une incapacité assumée pour la vie pratique et en particulier le
refus absolu de la conduite automobile. Une amabilité à l’égard de tous,
même de ceux qui ne l’ont pas épargné pas dans leurs articles. Peut-on
conclure, comme pour Kant, qu’il ne lui est rien arrivé d’autre que
d’avoir du génie ? Mis à part la singularité d’écrire debout, il semble
qu’Henri Troyat ait pris soin en effet de ne rien présenter de
remarquable.
« J’ai déjà connu le bonheur, disait Jules Renard, mais ce n’est
pas ce qui m’a rendu le plus heureux. » Moi qui ai depuis longtemps
souscrit à cette maxime vénéneuse, j’ai mis du temps à admettre que la
vie d’Henri Troyat pût avoir été aussi paisible. J’ai obstinément cherché
des failles dans sa cuirasse. Certains romans, je pense au Signe du
taureau par exemple, proposent des pistes trompeuses. Ces relations
parallèles, ces amours clandestines, ces pulsions violentes sont si bien
décrites qu’on est tenté d’en attribuer à l’auteur l’expérience directe. À
mesure que l’on pénètre dans le secret de sa création, on se rend compte
cependant qu’il n’en est rien. Troyat a d’abord décidé quel caractère il
allait traiter et ensuite, comme un sculpteur qui affine ses premières
ébauches, il va creuser, modeler, contraster jusqu’à donner au
personnage le relief qui le fait croire vivant et réel. Troyat pratique en
somme le contraire de ce que l’on appelle aujourd’hui l’autofiction.
Le roman qui m’a le plus égaré, en la matière, est La Neige en
deuil. C’est l’occasion pour moi de vous mettre en garde. Après avoir
élu, en la personne de mon ami Erik Orsenna, un fou de la mer (qui
succédait, il est vrai, au commandant Cousteau !), vous vous êtes
encombrés cette fois d’un maniaque de la montagne. Il ne s’agit pas,
chez moi, d’une maladie congénitale, puisque je suis né dans le Berry,
pays plat s’il en est, dont le point culminant ne dépasse pas deux cents
mètres. Je salue d’ailleurs ici les représentants de l’académie du Berry,
dignes héritiers de George Sand et d’Alain-Fournier. Ils m’aident à
entretenir l’affection que j’ai pour la champagne berrichonne, la Sologne
et le Boischaut. Mais sur le terrain sans immunité d’un natif de ces
plaines, le virus de la montagne, contracté à l’âge de dix-huit ans, a fait
des ravages. J’aime l’escalade, le maniement des mousquetons et de la
corde, le monde minéral du granit et des glaciers, l’amitié des guides
dont j’utilise rarement les services mais toujours les conseils, car je suis
incurablement un premier de cordée. J’ai le bonheur de pouvoir me
réfugier, à Saint-Nicolas-de-Véroce, dans une maison savoyarde qui
ouvre sur l’aiguille de Bionnassay et les dômes de Miage. Les nuits
d’insomnie, je peux suivre à la jumelle les lampes frontales des
alpinistes le long de la voie normale du mont Blanc. Aussi, quand j’ai
relu, pour préparer ce discours, La Neige en deuil, j’ai cru tenir le lien.
J’imaginai un Troyat secret, laçant ses grosses chaussures,
saisissant son piolet et partant à l’assaut de la dent du Géant ou des
aiguilles Dorées. Le roman tourne autour d’un épisode resté dans les
mémoires, l’accident d’un avion indien, le Malabar-Princess, pris dans
la tourmente au-dessus du mont Blanc en 1950. Quand j’ai commencé
l’alpinisme il y a plus de trente ans, nous nous entraînions sur le glacier
des Bossons. De temps en temps, lorsque nous plantions nos crampons,
il arrivait qu’un éclat de glace libérât de sa gangue un morceau d’os
humain. C’était sans doute, régurgités longtemps après par la montagne,
les restes des malheureux naufragés du Malabar-Princess…
Hélas, en enquêtant sur la rédaction de La Neige en deuil, je dus
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me rendre à l’évidence. Henri Troyat avait eu l’idée de ce drame de
manière abstraite, comme une histoire passionnelle entre deux frères aux
caractères opposés. C’est par hasard qu’il en avait situé l’action à la
montagne. Sa femme Guite, veuve d’un médecin de Chamonix, lui avait
fait visiter la vallée, l’avait emmené en promenade sur les sentiers sans
danger du Montenvers. Le réalisme des détails provenait des conseils
que lui avaient prodigués quelques alpinistes autour d’un verre de
génépi. Le malentendu était total : dans La Neige en deuil, l’essentiel,
pour moi, c’était la neige. Mais pour Troyat, c’était le deuil.
Il fallait me rendre à l’évidence : ni sur ce terrain ni sur aucun
autre, sa vie ne s’était écartée d’une prudence raisonnable, d’une
modération de bon aloi. D’où pouvait provenir cette retenue chez un
homme qui, par ailleurs, témoigne dans toute son oeuvre d’une véritable
fascination pour l’action, le drame, les voyages ? Je me suis interrogé
jusqu’à ce que je tombe sur cette phrase, qui m’a subitement éclairé :
« Il faut choisir : ou être un amateur ou être un monstre. Le monstre est
aussi bien le champion de tennis dont le bras droit a une musculature
hypertrophiée que l’écrivain qui vit intensément en fonction de son
oeuvre. » Tout est dit : Henri Troyat a choisi d’être un monstre, c’est-àdire
de se laisser dévorer par son oeuvre.
La conclusion est immédiate : la richesse humaine d’Henri
Troyat, il faut en chercher l’origine avant son oeuvre. Et si l’on porte le
regard non plus vers sa vie d’homme mais vers son enfance, on saisit la
singularité de cette existence. Henri Troyat est un être à qui le hasard du
temps et des lieux a donné de vivre toute une vie en raccourci dans ses
premières années. Comme dans un conte violent et cruel, comme dans le
rêve prémonitoire d’Ibn Batouta, Troyat a vu le monde lui livrer ses
secrets avant de pouvoir les comprendre. Il lui a fallu le reste de ses
jours pour mettre de l’ordre dans ce chaos, revivre en l’écrivant ce qu’il
avait d’abord aperçu comme une fulgurance, en le subissant.
Avant Henri Troyat, il y eut Lev Aslanovitch Tarassoff.
Écoutons-le nous présenter ses ancêtres : « La famille de mon
père (qui portait jadis le nom de Toros) est originaire de la bourgade miarménienne,
mi-circassienne d’Armavir, dans le nord du Caucase. De
temps immémorial, des groupes d’Arméniens vivaient dans la montagne
en étroite amitié avec des tribus de Tcherkesses. De ces Tcherkesses, ils
avaient adopté la langue, le costume et les moeurs. Vêtus d’une tunique
noire, la poitrine barrée d’un régime de douilles, un poignard d’argent à
la ceinture, d’un bonnet d’astrakan sur le crâne, ils invoquaient à tout
bout de champ le nom d’Allah, se nourrissant de laitage et de viande
séchée, mais restaient fidèles à la foi chrétienne. Ces « Tcherkesses
arméniens », comme on les appelait, n’avaient même pas d’église dans
leur village. Une fois l’an, un prêtre arménien venait d’Etchmiadzine,
loin dans le sud, pour marier tous les jeunes couples et baptiser tous les
nouveau-nés de la région. Après quoi, il repartait en hâte, priant Dieu
pour que son convoi échappât aux attaques des brigands qui surveillaient
les défilés dans la montagne. »
Voilà la vie et, d’ailleurs, voilà la montagne ! Mais la montagne
originelle, mythique, violente, ce Caucase aux mille peuples et aux cent
langues, où les religions se côtoient, se bousculent et parfois se
confondent.
On a beau être rédacteur à la préfecture de la Seine, quand on
plonge ses racines dans une terre aussi riche, on peut créer autant
d’univers qu’il est possible d’en imaginer. Le simple paragraphe que je
viens de lire convoque la vie, réveille les souvenirs, dispose à accueillir
d’autres expériences, venues de mondes bien éloignés. Ces chrétiens qui
invoquent Allah ? Il suffit de visiter aujourd’hui certains villages du
Liban pour y rencontrer des chrétiens se prénommer Abdallah ou
Latfallah. Ces prêtres venus d’au-delà des monts pour enchaîner les
bénédictions ? Ils me rappellent l’Éthiopie, dont l’Abouna, pendant des
siècles, était un moine venu d’Égypte, le plus souvent pieds nus, et qui
montait vers les hauts plateaux abyssins pour y tenir le rôle de pape, en
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se cachant des voleurs qui infestaient les chemins. Quant à ces guerriers
à la poitrine barrée d’un ruban de cartouches, ce ne sont pas des clichés
folkloriques. J’en ai croisé de nombreux sur tous les théâtres de conflits
contemporains, de la Somalie à l’Afghanistan, de l’Érythrée au
Cambodge.
Venir du Caucase, c’est porter en soi toute la diversité humaine
de l’Europe et peut-être du monde. Être Arménien, c’est savoir vivre en
sympathie avec ces différences. Pourtant, cette souplesse mentale ne
signifie nullement mollesse de caractère. Les Arméniens, fussent-ils
Tcherkesses, savent qui ils sont et en quoi ils croient. Quand les Russes
entreprennent la conquête du Caucase, au début du XIXe siècle, les
Arméniens ne leur tiennent pas rigueur du concile de Chalcédoine et se
rangent à leurs côtés. Les Toros deviennent les Tarassoff. C’est la
première étape de leur ascension dans le monde russe. Les Tarassoff
ouvrent des comptoirs de draps dans plusieurs villes de Russie et même
à l’étranger. Ils exploitent une ligne de chemin de fer. Bref, ils
deviennent riches et leur installation à Moscou sera le témoignage de
cette réussite.
Lev Tarassoff naît dans le célèbre quartier de l’Arbat à Moscou le
1er novembre 1911. Point n’est besoin d’être féru de numérologie pour
prédire un avenir d’exception à celui qui voit le jour à une date qui ne
comporte que des 1 ! Sa mère est d’origine allemande, arménienne et
géorgienne. Elle a mis au monde deux autres enfants : une fille de neuf
ans plus âgée et un garçon de quatre ans son aîné.
La vie, dans sa cruauté, va alors projeter dans la conscience de
Lev des images de luxe et de paix qu’il est incapable encore de
comprendre mais qu’il n’oubliera jamais. Il décrira plus tard la cour de
Pierre le Grand ou de Catherine II avec une aisance qui lui vient sans
aucun doute de ces visions ramenées du paradis. L’immense maison,
presque un palais, les escaliers monumentaux, les boiseries, la calèche et
la voiture, le traîneau d’hiver, la variété des domestiques : portier, cireur,
cuisinier, femme de chambre, chauffeur, cocher. Et bien sûr, les trois
figures maternelles : sa vraie mère, courant les réceptions et les bals, sa
niania russe et la gouvernante suisse. Son père est un homme respecté,
puissant. Le petit Lev Tarassoff peut dormir tranquille.
Or, voici que pour son sixième anniversaire, le destin lui apporte
un cadeau inattendu : la révolution. Alors, comme un visage reflété dans
le cuivre d’un samovar, le monde qui l’entoure va devenir
méconnaissable.
L’insouciance fait place à la peur, la prospérité à la pénurie. On
dresse des matelas contre les fenêtres. Des coups de feu sont tirés dans
la rue par des individus mystérieux qu’on appelle les « bolcheviks ».
Surtout, les personnages familiers révèlent leur face cachée. Immense
leçon pour un romancier. Il faut beaucoup plus longtemps, dans une vie
ordinaire, pour explorer le fond des caractères qui nous entourent.
Terrible privilège que de voir à six ans ceux qui faisaient assaut
d’obséquiosité, le chauffeur, le cuisinier, le jardinier, changer de camp,
exprimer tout à coup leur mépris, leur haine, leurs menaces… ! Mais
Lev n’est pas au bout de ses découvertes. Vient ensuite une nouvelle
aventure : le départ.
La révolution à six ans, ce sont d’abord des vacances. On se
déguise en pauvre, des bijoux cousus dans les poches. On prend des
trains qui ne vont nulle part. On se rejoint, on se perd, on se retrouve
comme dans un gigantesque jeu de cache-cache. À certains détails,
l’enfant comprend pourtant que tout cela n’est pas un jeu. Mais alors, de
quoi s’agit-il ?
L’angoisse de sa mère rejaillit sur lui. L’humeur insouciante des
vacances fait place à une peur mêlée de tristesse et de honte qui n’a pas
encore de nom et qui, bien plus tard, s’appellera l’exil. Pour l’heure, ce
qu’enregistre le cerveau de l’enfant, ce sont des images dépourvues de
sens. Ainsi ces ouvriers, dans un wagon, qui regardent la famille
Tarassoff de travers. Le peuple a flairé les riches, malgré leur
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accoutrement. On murmure des insultes contre « les bourgeois, buveurs
de sang ». Et le petit Lev se souvient que l’année précédente, pour
combattre une anémie, le médecin lui a fait boire du sang de boeuf. Estce
cela qu’on lui reproche ? Il est prêt à se défendre, à protester qu’il a
été forcé mais qu’il ne le refera jamais… Mille autres épisodes se
gravent dans son esprit. C’est un trésor pour toute une vie. Il ne le sait
pas encore.
Après les trains viennent les bateaux, encore plus angoissants
quand un incident survient. Ainsi cette mutinerie sur la mer Noire : les
marins menacent de livrer leurs passagers, « la racaille blanche », aux
bolcheviks à Sébastopol. On se cotise et les fonds réunis parviennent à
calmer l’indignation des prolétaires. Le bateau continue sa route. Les
miraculés arrivent dans le Caucase, où le père de Lev possède une
maison de villégiature. Revoilà les vacances. Un beau parc, des
restaurants chics dans la ville, la cime pure des montagnes alentour. Le
petit garçon qui a tant de mal à se faire passer pour un pauvre reprend
sans hésitation les habitudes de son enfance de chef.
Mais, bientôt, hélas, il faut de nouveau reculer. Destination
Constantinople. Là, surprise : ne sont autorisés à débarquer que les
Arméniens, les vrais, ceux dont le nom se termine par -ian. Les
Tarassoff, si fiers de leur russification et qui n’ont jamais parlé la langue
arménienne, doivent supplier qu’on leur restitue leur première identité.
Un subterfuge, sans doute payé au prix fort, permet au père de Lev
d’obtenir un document signé du représentant de la toute nouvelle
république d’Arménie. Celui-ci certifie que la famille, « connue en
Russie sous le nom de Tarassoff », s’appelle en réalité Torossian.
Arrivés à Constantinople, une frontière est franchie : celle de la
Russie. Les fuyards, cette fois, sont bel et bien à l’étranger. Ils passeront
ensuite en France, en Italie, en Allemagne. Chacun de ces pays les
accueillera (plus ou moins bien), leur réservera des découvertes et
parfois des satisfactions. Il reste qu’en aucun de ces lieux, ils ne seront
plus véritablement chez eux. La gravité de cet éloignement, ils n’en
prennent pas tout de suite conscience. Ils font courageusement le compte
de leurs atouts : ils sont jeunes, ils sont encore riches, ils sont ensemble.
Surtout, ils sont vivants. Il leur suffit d’attendre que tout se calme. Et
pour attendre, quel meilleur emploi du temps que la fête ? Ceux qui ont
vécu cette époque en ont témoigné : les émigrés ont fait la fête. Sur la
Côte d’Azur, dans les villes d’eaux, les capitales, ces diables de Russes
s’étourdissaient de plaisirs, sans regarder à la dépense. Peut-être par
fierté, pour ne pas apparaître comme des vaincus, peut-être pour oublier
les humiliations et les blessures, peut-être simplement par tempérament,
ils ont chanté comme des cigales. À l’enfant qui était entraîné dans cette
dépense, il était chaque jour répété que tout cela ne durerait pas, que le
retour était proche.
Pareille erreur n’a rien d’étonnant. Une des caractéristiques
essentielles des événements historiques est qu’ils ne sont pas
immédiatement compréhensibles. Pour avoir longtemps parcouru les
théâtres de guerre ou de crise de ces dernières décennies, je suis habitué
à côtoyer ce mystère. « De quoi sommes-nous les témoins ? », telle est,
toujours, la question. Vous ne rencontrerez jamais un panneau qui
indique aimablement : « Attention ! Guerre ». Rien ne ressemble plus à
un endroit paisible qu’une zone de combat. Tout semble calme. Le
silence règne, il y a de la verdure, des oiseaux. Et puis, d’un seul coup,
un bref instant, la violence se déchaîne. Fabrice, à Waterloo, donne
l’image la plus exacte de la guerre. Se repérer dans un conflit armé,
établir un pronostic sur une révolution, déceler les prémices d’un
génocide sont choses extrêmement difficiles.
Comment, alors, en vouloir aux émigrés russes de n’avoir pas
compris tout de suite ce qui était en train de se dérouler ? Ce
soulèvement, ils le pensaient encore avec des concepts hérités de la
Révolution française. Ils ignoraient qu’il ne connaîtrait jamais son
Thermidor. Le phénomène bolchevik était une nouveauté historique qui
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n’en finirait pas de tromper son monde. Qui pouvait imaginer de quoi les
Soviétiques seraient capables, en Ukraine, dans les années trente ? Qui
pouvait prévoir Staline, les procès de Moscou, le goulag ? Nous nous
sommes constamment trompés sur l’U.R.S.S. Après avoir cru qu’elle
était éphémère, nous avons accepté l’idée qu’elle serait éternelle… À
l’exception de quelques-uns, plus clairvoyants, qui nous ont annoncé
très tôt l’éclatement de l’empire.
Le monde que quittaient les Tarassoff était si solide, si ancien
qu’ils ne pouvaient imaginer sa disparition. Et quand enfin ils le
pourront, ils ne le voudront plus. À mesure que le bateau de l’émigration
perd de sa vitesse, s’enfonce, s’immobilise, à mesure que l’argent
s’épuise, que les fêtes se font plus rares, que les appartements
rétrécissent, que les emplois deviennent plus nécessaires et plus
humbles, il faut, plus que jamais, croire au retour. Troyat décrira la vie
de gêne de ses parents, leurs déménagements successifs dans des lieux
de plus en plus exigus. Il voit sa mère se transformer en ménagère et son
père en modeste employé. Mais, le soir, sous la lampe, ils continuent de
manipuler de vieilles créances russes, de rêver sur des titres de propriété,
de trier les pièces d’improbables procès qui doivent les rendre riches et
qu’ils perdront tous.
Alors, dans ce silence qui fait suite au tumulte, dans ces murs
étrangers et avec des mots qui sont ceux d’une langue d’abord apprise
avec sa gouvernante et qui, désormais, s’impose comme celle de son
nouveau pays, Lev Tarassoff, enfant grave et solitaire, cherche à
reconstituer ce qui s’est passé et à comprendre.
J’ai bien connu, quoique beaucoup plus tard, ces milieux de
l’émigration russe à Paris. Mon fils, né d’un premier mariage avec une
descendante d’émigrés russes, a été élevé dans les deux langues. Nous
l’avons baptisé à Saint-Sérafim-de-Sarov, une petite église russe
construite autour du tronc d’un bouleau et cachée derrière les marchands
de fruits et légumes de la rue Lecourbe. C’est d’ailleurs là aussi que mes
deux filles ont reçu quinze ans plus tard le même sacrement, par les
soins d’un prêtre orthodoxe serbe qui avait accepté de ne pas s’arrêter
aux différences théologiques. En roulant terriblement les « r », il avait
déclaré à ma femme, qui est d’origine éthiopienne : « Pour 300 francs,
Madame, je fais aussi Coptes ! »
Ce monde russe de l’émigration se présente comme une
exceptionnelle galerie de portraits et de décors pittoresques. Le jeune
Lev Tarassoff a cherché par quel moyen artistique rendre compte de ce
dont il avait été, et continuait d’être, le témoin. Il a envisagé la peinture,
puis le théâtre. Mais très vite, le choix est fait : ce sera l’écriture. Tenté
par les vers, Lev va s’orienter plutôt vers sa véritable vocation : le récit.
Cette fuite dans la fiction se présente aussi comme une lutte pathétique
contre la brutalité du réel. Imaginez un adolescent chargé de toutes ces
expériences et qui doit encore descendre les derniers degrés de
l’humiliation et de la pauvreté. En même temps qu’il termine son
premier roman, les huissiers entrent dans l’appartement de sa famille et
vendent sous ses yeux les meubles à l’encan.
Les oeuvres de jeunesse de l’écrivain sont très scrupuleusement
françaises. Il y peint des univers clos, étouffants même, dans une langue
lisse, impeccable, selon des constructions d’un classicisme rigoureux.
Fidèle aux leçons de son professeur, le romancier Auguste Bailly, et
influencé par son amie Michelle qui le présente à son père André
Maurois, le jeune émigré s’efforce de devenir un écrivain français.
Lorsque Troyat lit les grands auteurs russes, c’est pour en prendre
ce qu’ils ont d’universel et de classique. Tout se passe comme si
l’acquisition de la technique littéraire s’était faite d’abord chez Troyat
aux dépens des sources russes. Il apprend à écrire sur des sujets
« neutres » qui n’ont à voir ni avec son expérience ni avec ses souvenirs.
Ces coups d’essai sont des coups de maître, qui lui apportent la
reconnaissance littéraire française. Mais ils esquissent une oeuvre bien
différente de celle qu’il est appelé à donner, plus proche de François
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Mauriac que de Tolstoï. Le résultat est bon, mais Troyat reconnaît luimême
avoir, dans ces premiers romans, le souffle un peu court. Au bout
de cent cinquante pages, il cale et s’arrête. Heureusement, cet outil
efficace d’expression va bientôt rencontrer la nappe souterraine des
souvenirs russes et tout va s’élargir.
Il est intéressant d’observer comment s’est opérée cette rencontre.
Il s’agit de ce que l’on pourrait appeler une forme d’allergie mentale,
c’est-à-dire une réaction explosive liée à la répétition d’un événement
qui n’avait pas produit d’effet la première fois. En préparant mon roman
Rouge Brésil, j’ai rencontré un cas similaire : celui de Jean de Léry,
l’homme à qui nous devons la plus belle et la plus complète description
du Brésil et des Indiens qui le peuplaient au milieu du XVIe siècle. Ce
protestant avait eu l’occasion unique de vivre parmi les tribus
anthropophages. Il avait observé leurs rites et leurs cultes avec précision.
Pourtant, Léry n’a rien écrit à son retour. Il faudra que survienne, vingt
ans plus tard, un incident tragique pour que naisse en lui l’envie de
raconter. La scène se passe pendant les guerres de Religion qui ravagent
la France. Léry est enfermé dans la ville de Sancerre, encerclée par les
catholiques. La population meurt de faim. En passant dans une ruelle, il
aperçoit par une fenêtre ouverte un couple en train de dévorer son enfant
morte. Cette deuxième rencontre avec le cannibalisme va produire en lui
un choc. Elle lui ramène en mémoire l’anthropophagie des Indiens. Il
écrit sa fameuse Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil.
Un choc aussi puissant, quoique de nature bien différente, sera
subi par Henri Troyat au début de la Seconde Guerre mondiale. La
défaite de la France lui fait sentir à quel point ce pays est devenu sa
patrie. Mais au même moment, une loi de Vichy vient lui disputer cette
nationalité : on interdit tout emploi de fonctionnaire à quiconque n’est
pas Français de naissance. Léon Tarassoff s’écrie : « Voici que, de
nouveau, je suis un apatride ! »
Sans avoir le talent de mon maître Jean Delay pour les
« psychobiographies », je ne peux voir une simple coïncidence entre ces
événements et l’évolution soudaine de l’oeuvre de Troyat. Car c’est à
cette époque qu’il entreprend de plonger systématiquement dans son
passé russe. Comme s’il se préparait, en renouant avec l’expérience de
ses parents, à affronter le nouvel exil qui s’annonce... Troyat,
finalement, ne sera pas contraint à la fuite. Il passera la guerre sans
dommage. Mais de cette époque jailliront les grands ouvrages « russes »,
qui prendront à la fois la forme de sagas et de biographies. La bonde de
la mémoire sera ouverte et le flot des images, des portraits, des décors,
des sensations, des émotions s’écoulera à gros bouillons dans une oeuvre
torrentielle qui le mènera jusqu’à l’estuaire de sa vie.
La première biographie, monumentale, est celle de Dostoïevski.
Son étude n’a rien de livresque. Troyat entre dans la familiarité de
Dostoïevski au point d’en faire des cauchemars, de le voir pénétrer dans
sa chambre, de « sentir son odeur » ! La démesure dostoïevskienne va
donner de l’ampleur et du souffle à son inspiration, elle fait voler en
éclat le huis clos un peu anémié de ses oeuvres françaises.
Presque en même temps naît la première saga familiale. Ce sont
les sept volumes du cycle Tant que la terre durera. La méthode
employée par Troyat est un processus en trois temps : souvenir,
témoignage, création. Un exemple : le train de l’exode emmène le jeune
Lev, sa mère, ses frère et soeur et leur gouvernante à travers la Russie en
proie à la révolution. Ils s’entassent dans un wagon à bestiaux dont le sol
est recouvert de paille. Les essieux mal graissés envoient des gerbes
d’étincelles. La paille s’enflamme. Attisé par la vitesse, le feu se répand.
Les passagers suffoquent. Pas moyen de s’échapper : les portes sont
fermées à clef. Inutile de dire qu’il n’y a pas de sonnette d’alarme dans
les wagons à bestiaux… Finalement, madame Tarassoff a la présence
d’esprit de remarquer, sur le manteau d’un de ses fils, un petit sifflet
cousu en sautoir. On conçoit quelle image d’épouvante un tel épisode
peut laisser dans l’esprit d’un enfant de six ans. Sa mémoire ne conserve
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qu’un chaos d’images : la fumée âcre, le sifflet, les joues gonflées et les
yeux exorbités de cette femme qui souffle dans un jouet. À ce souvenir,
l’auteur va ajouter le témoignage. Avant d’écrire, il interroge ses
parents, leur fait raconter l’incident, note les détails, restitue le contexte
et le sens. Enfin vient la création, lorsqu’il fait vivre cette épreuve à son
héroïne Tania et à ses enfants Serge et Boris. Sous cette forme finale,
l’épisode est enrichi par la description des sentiments, ordonné par la
tension générale de l’intrigue. Mais, c’est parce qu’il exprime aussi les
terreurs informes de l’enfance qu’il acquiert dans le livre sa puissance et
devient inoubliable.
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Henri Troyat est
enfin devenu lui-même. Tout est là, devant lui : ses outils exceptionnels
de narrateur, sa maîtrise de la langue et de la construction ; ses souvenirs
qui font parler à travers lui tout un monde, qu’il va méthodiquement
explorer. Il n’a que l’embarras du choix pour trouver des sujets à la
mesure de son talent. En un mot, il ne lui reste plus qu’à devenir un
monstre.
Le résultat est une oeuvre immense, plus d’une centaine
d’ouvrages qu’il m’est impossible de citer. Vingt-deux biographies ont
été signées par Henri Troyat, dont quatre seulement consacrées à des
personnages non russes. C’est sans doute dans ces biographies que
Troyat donne la plus haute mesure de son talent. Il fait oeuvre pionnière
en la matière. Longtemps, les biographies ont été considérées comme
relevant d’un genre mineur. André Maurois, avec les vies de Byron,
Shelley ou Disraeli, fut un de ceux qui ont voulu donner à ce type
d’ouvrage ses lettres de noblesse. Troyat, nous le savons, a certainement
été influencé par son exemple. Mais on peut dire sans commettre
d’injustice que, si élève il y eut, il a dépassé le maître. Avec Stefan
Zweig, Troyat est de ceux qui ont amené un immense public vers les
biographies littéraires. Les siennes sont de véritables oeuvres de
romancier. Celles qui concernent les écrivains russes, Pouchkine, Tolstoï
et Gogol, sont des plongées dans la vie de ces personnages et, comme
pour Dostoïevski, elles témoignent d’une familiarité presque
hallucinatoire avec eux. D’ailleurs, Troyat vit littéralement en leur
compagnie. Son intérieur, rue Bonaparte, reconstitue l’ambiance d’une
maison russe, où il travaille sous le regard exigeant d’un portrait de
Tolstoï.
Les cycles romanesques de Troyat sont au nombre de sept,
chacun d’eux comptant de multiples volumes. On peut dire à leur propos
qu’ils se situent dans la grande tradition française des oeuvres
monumentales. Jules Romains et Les Hommes de bonne volonté,
Georges Duhamel et la Chronique des Pasquier, Roger Martin du Gard
avec Les Thibault ont produit des chefs-d’oeuvre du genre. Troyat se
situe dans leur lignée. Mais alors qu’avec la biographie, il contribue à la
naissance d’un genre, avec les grandes sagas familiales, il se situe plutôt
à la fin d’une époque. Après lui, les grandes fresques de ce type seront
plus rares et souvent moins réussies. Il marque en quelque sorte l’apogée
de ces créations monumentales. Et il les mène à une sorte de perfection.
Bien sûr, il a le don naturel du récit. Il appartient à la famille des
écrivains qui racontent et je vois là un fil de plus qui nous relie. Mais ce
talent généreux, il le dompte, le soumet à une discipline rigoureuse.
Seule une grande maîtrise de la construction peut faire vivre ces
immenses machines romanesques, où s’animent des personnages en
grand nombre et sur de longues périodes de temps. Qu’il s’agisse des
sagas russes (La Lumière des justes sur les décembristes) ou françaises
(le célèbre cycle : Les Semailles et les Moissons), ces fresques décrivent
des mondes en mutation, le combat d’êtres de chair et de sang dans les
turbulences de l’histoire. En cela, ce sont des romans profondément
contemporains, quelle que soit l’époque à laquelle ils se situent. Troyat
s’est toujours défendu d’être un auteur de roman historique. Pour lui
l’histoire des personnages prime sur l’histoire de l’époque. Il reste avant
tout un romancier et un psychologue. Il n’aurait pas aimé non plus qu’on
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fasse de lui un auteur de romans politiques. Pourtant, il est frappant de
noter que c’est en 1948 qu’a été publié Le Sac et la Cendre, réquisitoire
romanesque sans concession contre le régime bolchevique. Dans une
période où le communisme exerçait un magistère moral sur
l’intelligentsia française, l’entreprise était courageuse et rejoignait ces
pionniers de la résistance idéologique que furent Victor Kravtchenko,
avec J’ai choisi la liberté ou Raymond Aron, avec L’Opium des
intellectuels.
Non seulement Henri Troyat a fait entrer le XXe siècle à
l’Académie mais il y a ouvert une fenêtre sur le monde. Bien d’autres
académiciens avant lui avaient porté leur regard vers l’étranger. Il s’en
trouvait même un, Wladimir d’Ormesson, pour être né à Saint-
Pétersbourg. Mais ils étaient français ou, au plus loin, genevois. Avec
Troyat et même s’il est naturalisé, c’est un étranger qui est admis pour la
première fois dans cette Compagnie.
Certes, cet étranger, par son éducation, est depuis toujours très
proche de la France. En y arrivant, il ne s’est d’ailleurs pas senti
dépaysé. Il parlait déjà notre langue en Russie. Il utilisait des formules
un peu désuètes apprises dans les livres (il ne disait pas « Comment ? »
mais « Plaît-il ? »), mais il n’était au fond pas plus inadapté qu’un petit
provincial arrivant en ce temps-là dans la capitale.
Troyat se situe à la charnière de deux époques. Il est né au temps
où, comme l’écrit Marc Fumaroli, « l’Europe parlait français ». À ce
titre, les classes éduquées étaient partout un peu françaises. Cependant,
au lendemain de la Grande Guerre, cet universalisme est déjà mis à mal.
Les nations se solidifient, leurs frontières se militarisent, les mentalités
se crispent. La France est toujours une grande puissance mais elle est
affaiblie, elle doute, elle demande des gages à ceux qui la rejoignent. Il
ne suffit plus de parler sa langue. L’émigré devient suspect. Et les
Russes ne sont pas toujours bien accueillis. Certains voient en eux des
réactionnaires, des parasites dont la grande révolution prolétarienne est
venue à bout. D’autres, au contraire, apprécient le raffinement de ces
élites déchues. Troyat, au lycée Pasteur de Neuilly, découvre que
l’exotisme russe peut le rendre intéressant aux yeux de ses camarades et,
paradoxalement, faciliter son intégration. Mais c’est à condition de ne
prendre de l’étranger que les côtés pittoresques, inoffensifs. Quand
pointe la violence russe, la tolérance fait soudain place à la
condamnation. Après l’assassinat de Paul Doumer par le Russe
Gorguloff, on voit paraître des articles menaçants. L’un d’eux titre :
« La main d’un étranger met la France en berne. » Lev Tarassoff, qui a
vingt et un ans et s’apprête à devenir français, est mortifié. Il voudrait
prouver la loyauté des Russes. Il admire l’homme qui a reçu deux balles
dans le bras en protégeant le président de la République et aimerait
même être à sa place. D’une certaine manière, on peut dire qu’il y
parviendra, car cet homme était l’écrivain Claude Farrère, auquel Troyat
succèdera vingt-sept ans plus tard, à ce même fauteuil…
Cette obligation de conformité va prendre une forme radicale
puisqu’elle le contraint même à changer de nom. Nous sommes en 1933.
Un éditeur accepte son premier roman. Le jeune auteur rêve déjà aux
beaux volumes imprimés avec, sur la couverture, son nom en capitales :
LEON TARASSOFF. Notez qu’il a déjà fait un effort : il n’est plus Lev,
ni Lioulik, comme l’appelait familièrement sa mère. Il est Léon
Tarassoff. L’éditeur ne s’en contente pas. Trop russe. Le risque est que
le public croie qu’il s’agit d’une traduction. Il faut chercher un
pseudonyme. Tarassoff proteste puis capitule. Il renonce à tout, sauf à
l’initiale et combine des noms en T. Il s’arrête sur Troyat. Il appelle Plon
d’une cabine téléphonique. Sans doute par référence à Tintin, je ne peux
m’empêcher d’imaginer qu’une forte dame attend son tour devant la
cabine, en piétinant d’impatience. « Troyat ? Hum, à la rigueur, dit
l’éditeur. Mais Léon Troyat, ça ne va pas. Il faut un prénom plus
sonore. » Les premières gouttes de pluies tombent. La dame s’énerve sur
un parapluie et fulmine. « Je ne sais pas, moi… Henri ? » « Henri
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Troyat, bon, ça fera l’affaire. » C’est ainsi que, dans une cabine
téléphonique, l’année même de sa naturalisation, Lev Tarassoff est
devenu à jamais Henri Troyat. « Que reste-t-il encore de mo ? », s’écriet-
il.
Depuis l’arrivée de Troyat dans cette Compagnie, l’ouverture au
monde s’est poursuivie. Bien d’autres y sont entrés, qui représentent
tous les continents : l’Europe de l’Est et la Russie avec Ionesco et
Kessel, l’Afrique avec Senghor ; l’Amérique du Nord avec Julien Green
et celle du Sud avec Hector Bianciotti ou René de Obaldia ; l’Asie avec
François Cheng ; l’espace arabo-musulman avec Assia Djebar… Dans le
même mouvement et bien qu’il ne s’agisse pas d’un de vos membres, je
suis fier, quant à moi, d’avoir fait franchir la porte de cette maison au
grand sculpteur sénégalais Ousmane Sow. En 1999, Paris découvrait son
oeuvre en face d’ici, sur le pont des Arts, où il exposait ses guerriers de
bronze monumentaux. Aujourd’hui, c’est en miniature, par le pommeau
de cette épée qu’il a sculpté, que son oeuvre prend place parmi nous.
Mais depuis l’époque de la révolution russe, la relation que la
France entretient avec le monde dans le domaine culturel a bien changé.
Dès avant la guerre, notre hégémonie culturelle a été contestée. Après la
Libération, le mouvement s’accélère. La décolonisation démultiplie et
fragmente l’univers francophone. L’effort fait par les États-Unis pour
soutenir la création et le rayonnement de la culture américaine porte ses
fruits. Désormais, l’attraction universelle se fait fortement dans cette
direction. La France s’interroge, tout particulièrement en ce moment, sur
son identité. Nombre d’auteurs d’expression française affichent leur
ambition d’investir la langue, de la soumettre à leur culture d’origine,
entretenant avec la France un rapport de combat qui prolonge la
décolonisation, revendiquant la possibilité d’effectuer d’incessants vaet-
vient entre les cultures.
Rien de tel chez Troyat. Il ne croit ni aux allers-retours, ni à la
dialectique tendue du métissage. Il ne renie pas son passé, bien au
contraire mais il a choisi sans ambiguïté d’être français. Dans son
oeuvre, il met souvent en scène des personnages qui, comme lui, ont
quitté un monde et l’ont emporté avec eux sans retour. Ainsi par
exemple, les destins croisés de la ballerine Ludmilla Arbatova et de son
professeur, le chorégraphe Marius Petipa. Français d’origine, Petipa
avait fait sa carrière à Saint-Pétersbourg, jusqu’à décider finalement d’y
finir ses jours ; Ludmilla, son élève, était russe et devait terminer sa vie
comme professeur de danse à Paris.
Henri Troyat a pris sa revanche sur le communisme qui l’avait
chassé de Russie. Sa vie d’homme aura été plus longue que l’empire
totalitaire. Il lui survivra quinze ans. Jamais, pourtant, il ne retournera en
Russie, même après la chute de l’U.R.S.S. Je pense à son propos à ce
mot de Victor Segalen : « L’imaginaire déchoit lorsqu’il se confronte au
réel. » La Russie est pour Troyat le continent de l’enfance, le domaine
enchanté du Grand Meaulnes, un monde intérieur qu’aucun présent ne
doit profaner. Tout est clair et simple en apparence : Henri Troyat a mis
sa culture russe au service d’une oeuvre française.
Son entrée à l’Académie a été pour lui le symbole de sa pleine
reconnaissance par la France. Il y jouera le rôle d’un gardien scrupuleux
de la langue. Il assurera dans cette Compagnie une présence à la fois
imposante et rassurante. Il était là, aussi monumental que son oeuvre,
impavide et le regard fixe, comme les figures sacrées des icônes
orthodoxes. Sans doute était-il bien placé, lui qui avait vu basculer un
empire, pour comprendre le rôle de l’Académie française. Une
civilisation ne peut se réduire à la juxtaposition d’influences extérieures.
Pour construire un édifice solide, il faut un ciment et dans la
composition de ce ciment entre une large part de tradition.
L’Académie française est une des institutions fondatrices de la
France moderne. Mais ce qui fonde est également ce qui permet de
fondre, c'est-à-dire d’assurer la fusion des divers éléments qui nous
composent. Et cette fusion est le contraire de la confusion. Elle exige des
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rites et des règles. C’est une forme d’harmonie. Ceux qui raillent nos
broderies, nos plumes et nos tambours seraient bien inspirés de relire les
travaux des anthropologues et particulièrement de Claude Lévi-Strauss,
que cette Compagnie vient, hélas, de perdre et dont je salue la mémoire.
Quiconque approche aujourd’hui les sociétés traditionnelles, les peuples
premiers se désolent des ravages que cause la modernité. Il n’y a pas de
survie sans tradition. Tuer son passé, c’est se priver d’un avenir propre.
Ce qui vaut dans les forêts de l’Amazonie ou dans les îles du Pacifique
vaut aussi pour nous. Troyat, qui avait vu mourir un monde, connaissait
le prix de ces institutions léguées par les siècles.
Ainsi est-il devenu une figure officielle de la culture française :
grand-croix de la Légion d’honneur, doyen d’élection de l’Académie,
gloire littéraire à l’aura internationale. Je ne voudrais pas, pourtant, que
nous le quittions là. Si je devais contribuer à laisser de lui cette image,
j’aurais l’impression de lui avoir rendu hommage, certainement pas de
lui avoir rendu justice.
Troyat, grand bourgeois français, apaisé en lui-même, satisfait
des honneurs qu’il a récoltés ? En apparence, peut-être. Mais que faiton,
alors, des angoisses sur son oeuvre dont il témoigne dans ses derniers
livres et qui n’ont rien à voir avec une mort qu’il n’a jamais craint ? Que
fait-on de cette monstruosité assumée qui, jusqu’à ses derniers jours, le
prive de l’existence, l’enchaîne à sa table de travail ? Pourquoi cet être
s’est-il imposé toute sa vie, je dis bien toute sa vie, cette condition de
forçat, d’homme du souterrain, vivant dans les douleurs de la
création sans s’accorder jamais aucun répit ? Rien de tout cela ne cadre
avec l’image d’un personnage littéralement « arrivé ». Voilà sans doute
le dernier secret, celui qui permet d’approcher au plus près le mystère et
le drame d’Henri Troyat. Dans son immense production, il n’a laissé
qu’un seul indice pour le découvrir et, comme on peut l’imaginer, c’est
un récit.
Le héros est un fils d’émigré russe. On reconnait sans peine son
modèle. Au début du roman qui porte son nom, Aliocha rentre chez lui
tout heureux : pour la première fois il rapporte une première place en
français. Hélas, arrivé à la maison, il trouve ses parents surexcités et ils
ne lui prêtent aucune attention. C’est qu’une grande nouvelle vient de
leur parvenir : Lénine est mort. La révolution, ils en sont certains, ne va
pas lui survivre. Ils vont rentrer. Et le petit garçon cache son inavouable
tristesse de devoir quitter la France. Quand le roman se termine, un autre
grand événement secoue la famille : les Français viennent de reconnaître
l’U.R.S.S. La première ambassade soviétique ouvre à Paris. Les parents
d’Aliocha ont compris qu’ils ne repartiront plus. Le petit garçon, cette
fois, cache sa joie de pouvoir rester... Une immense culpabilité l’écrase.
Il se sent responsable de la détresse de ses parents, lui qui a tant prié
pour rester en France et qui a été entendu. Son plus grand bonheur cause
le malheur de ceux qu’il aime le plus. Alors, ce même soir, à la table de
la salle à manger, Aliocha fait à ses parents un plaisir qu’il leur a
longtemps refusé : il commence à leur lire à haute voix Guerre et Paix
en russe.
Voilà Troyat : un enfant qui, en même temps qu’il pouvait
devenir français, prenait l’engagement de rester russe. Avec un tel
paradoxe, quelqu’un d’autre aurait pu sombrer dans la folie. Lui
engloutira sa vie dans la création. Il vivra une situation de total
écartèlement : consacré par la France, il ne cessera de vivre en Russie.
Ses personnages sont russes, son appartement de la rue Bonaparte est
une maison russe, son imaginaire appartient au monde auquel il a fait le
voeu de rester fidèle jusqu’à la fin. C’est alors seulement, sous les voûtes
de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski à Paris, que ses deux pays
seront réconciliés par la mort.
Il existe une photo de Lev Tarassoff que j’aime beaucoup. Il a
douze ans, peut-être treize. Il est vêtu d’un costume en tweed très bien
coupé. Il regarde l’objectif. Déjà, dans son regard, on discerne cette
absence qui, au fil du temps, s’approfondira et sera prise pour de la
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gravité. Il rêve. Toute enfance se termine par un exil. Lui en a connu
plusieurs et c’est à ce moment-là, sans doute, qu’il a scellé ce pacte
étrange par lequel il restera pour toujours fidèle au pays de son enfance
révolue. À le voir ainsi, on dirait qu’il est déjà très grand. Mais un coin
de chair nu, dans le bas de la photo, nous révèle que, malgré l’austérité
de son costume, il porte encore des culottes courtes. C’est cette image
où Troyat est déjà présent dans le corps du petit Lev que je voudrais que
vous gardiez. Ainsi cette Compagnie, à qui il a donné près d’un demisiècle
de son existence, lui offrirait-elle, en signe de reconnaissance, une
nouvelle et éternelle jeunesse.
RÉPONSE
DE
M. Yves POULIQUEN
AU DISCOURS
DE
M. Jean-Christophe RUFIN
———
Monsieur me permettrez-vous d’exprimer, avant tout autre
propos, l’étonnement que j’éprouve à vous retrouver parmi nous, sous
cette imposante Coupole, solennellement installé dans une immortalité
qui dispense, mais ce n’est qu’une apparence et vous l’avez deviné, un
avenir infini autant que paisible. Vous qui paraissiez « incapable de vous
arrêter à un destin et à un seul », comme vous l’avez pensé et souvent
confié, vous me semblez être là, à la manière d’un nomade qui, las du
monde qu’il a parcouru, aurait trouvé en ce lieu une ultime et
confortable demeure. Avouez que j’ai le droit de m’en étonner alors que
mille chemins vous furent ouverts, et que probablement beaucoup
d’autres le seront encore.
Incapable de vous arrêter à un destin et à un seul, dites-vous ?
doutant qu’un dieu pourtant, dès votre naissance, décidait à votre insu de
fixer ce destin. J’évoque Asclépios qui vous fit affirmer, dès que vous
fûtes capable de le penser, « que vous étiez né dans la médecine, comme
d’autres voient le jour au bord de la mer, au flanc d’une montagne, ou
dans les champs ». D’aussi loin que vous interrogez votre mémoire, « la
médecine fut pour vous, un lieu, une condition, un état bien avant
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qu’elle devienne un vrai savoir ». En faudrait-il une preuve
supplémentaire qu’Asclépios tint la main du chirurgien qui fendit le
ventre de votre mère pour vous présenter au monde. Et qu’il confia votre
éducation, par défaut de père, celui qui aurait pu pour quelque utile
raison contrarier votre vocation, à votre grand-père maternel, qui fils
d’employés avait choisi lui-même de devenir médecin et de fixer son
officine à Bourges. « Ainsi les circonstances me fixèrent dans cet
endroit étrange, – je vous cite – où rien n’était moins attendu qu’un
enfant et où seule régnait une passion silencieuse : la médecine. »
Votre grand-père déjà n’exerçait plus, mais il offrait à votre
imagination le roman de sa vie, celle d’un généreux médecin de
province, possédant « ce mélange d’art, de sacerdoce et de magie » mais
y mêlant aussi cet engagement de patriote qui le conduisit à
Buchenwald, dont il revint en héros fatigué, mais vivant. « Le médecin
et l’homme étaient à ce point confondus en lui que mon amour pour mon
grand-père s’armait de toute la force avec laquelle la médecine exerçait
sur moi son attraction […] Si bien, ajoutez-vous, que l’affection que
vous lui portiez prenait la forme d’un culte lointain, respectueux et
muet. » Cette affection que, faute de père, il fallait bien que vous la
reportâtes sur quelqu’un d’autre, même si vous n’échangeâtes pas,
durant votre enfance, plus de dix phrases avec ce grand-père admirable.
La tendresse était ailleurs auprès d’une grand-mère, certes, mais surtout
d’une mère qui, après son divorce, travaillant à Paris, ne partageait que
des effusions éparses, trop rares à votre gré sauf quand elle fut malade et
que votre grand-père l’accueillit pour la soigner.
Douterait-on que désormais votre destin fût scellé ? Tout le
laissait penser, mais c’était sans compter avec la sève adolescente qui
soudain vous fit découvrir que « votre ville de province, je vous cite
encore, vos grands-parents, la médecine malgré tout ce que vous leur
deviez et d’abord le respect, n’appartenaient pas à la vie ». Les
magazines que votre mère apporte à chacune de ses visites, la télévision
éveillent en vous des désirs jusque-là insoupçonnés, vous ambitionnez
d’autres destins, vous vous imaginez dans cent rôles possibles. Vous
avez dix ans, votre mère le comprend, elle décide de vous reprendre
avec elle ; vous découvrez Paris, vous oubliez la médecine…
« Incapable de vous arrêter à un seul destin », vous souhaitez devenir
architecte, acteur, diplomate, que sais-je encore…
C’était sans compter avec Asclépios. Les dieux ne nous lâchent
pas ainsi. Alors que votre vocation médicale pâlissait face à d’autres
ambitions, il vous envoie l’image de Christiaan Barnard sous la forme
d’un message télévisé ; vous en éprouvez un véritable choc. Ce message
vous parvient du Cap ; ce Barnard, dont vous ignoriez tout la veille
encore, semble n’avoir existé que pour vous. Il se livre à la caméra, tel
qu’il accomplit son exploit, en casaque verte, si hautement symbolique,
bavette rabattue, son grand oeuvre terminé et va vous annoncer une
chose inouïe. Il s’exprime en s’aidant de ses belles mains, celles qui
vous fascinent car elles sont l’instrument d’un miracle. Il est très beau, il
vous raconte avec un sourire charmeur, en même temps qu’au monde
entier, comment et pourquoi il a osé ouvrir le thorax d’un homme voué à
une mort imminente, pour en ôter son coeur et le remplacer par le coeur
d’un autre homme en état de mort cérébrale – geste apparemment
insensé – et il vous explique que celui qui porte ce coeur greffé est
vivant.
Ce chirurgien fameux avouait qu’il avait osé tenter cela alors que
ses maîtres américains hésitaient encore.
Bousculant quelque peu l’éthique et la déontologie, il offrait à la
médecine du jour le clinquant d’un acte à peine croyable. Un acte qui
non seulement vous porte à rêver une médecine tout différente de celle
que vous aviez imaginée, non plus sous l’apparence humble et profonde
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de celle qu’exerçait votre grand-père tirant sa noblesse de la discrète
efficacité de son office, mais sous celle que vous propose désormais ce
brillant chirurgien du Cap, qui la lie désormais aux plus grandes audaces
de l’humanité. Vous en êtes profondément troublé.
« Ma vocation était donc double, pensez-vous alors ? D’un côté
avec mon grand-père je rejoignais la médecine dans ses plus anciennes
traditions, de l’autre avec Barnard, j’étais attiré par la médecine
pionnière, à la pointe de la révolution. »
Vous avez seize ans, Barnard s’impose comme le modèle, celui
auquel vous voulez ressembler, vous n’hésitez plus, vous ne serez ni
architecte, ni acteur, j’allais dire ni diplomate, mais chirurgien.
Une seule voie de nos jours conduit aux disciplines médicales et
chirurgicales. Devenir médecin est une rude épreuve et il n’est pas
certain que ceux dont la vocation est la plus forte, et j’entends par
vocation le goût d’aider l’autre, la passion généreuse de communiquer,
celle de soigner avec compassion, soient les élus d’une sélection
acrobatique et ségrégationniste, au prétexte qu’elle doit promouvoir les
seuls titulaires d’un baccalauréat scientifique. Elle écarte les étudiants en
lettres, même les meilleurs, en prétendant qu’ils n’accéderaient pas à la
capacité de « comprendre » la biologie, la physique et la chimie, quand
bien même ils comprennent les hommes ; ce que les générations
anciennes, recrutées en toute liberté autrement que par des questions à
choix multiple orientées, étaient capables de faire, tout en offrant aux
hôpitaux et aux universités des maîtres qui firent la gloire de notre
médecine. Qui pourrait se plaindre de l’heureux mélange de lettrés aux
scientifiques, les uns n’excluant pas les autres, celui qui allierait avec
avantage l’humanité d’un contact à l’efficacité de la science !
Quoi qu’il en soit, vous êtes doué, vous franchissez aisément les
premières étapes, vous aimez l’enseignement clinique, vous supportez
mal la hiérarchie médicale traditionnelle, que vous assimilez à une sorte
de tyrannie, vous acceptez difficilement chez certains mandarins leurs
manies, leur parade, leur pouvoir sans partage ; on sent poindre en vous
une révolte latente, vous stigmatisez aussi l’apparente spécificité
bourgeoise de la médecine, qui isole celui qui n’en possède pas
totalement les marques. Mais vous êtes soutenu par l’espoir de rejoindre
bientôt l’espace que vous avez choisi, celui de la chirurgie et plus
précisément celui des émules de Christiaan Barnard, la salle d’opération
de chirurgie cardiaque ; vous en rêvez.
À vous la casaque verte, la bavette collée sur le nez, le lavage
des mains, l’enfilage savant des gants, l’habillage par la panseuse qui se
moque durement de votre inhabileté, cette mise en condition pour le
grand spectacle qui se prépare, quand bien même vous n’y aurez qu’un
rôle accessoire. Un quatrième ou cinquième rôle que vous connaissez
forcément mal, dans lequel vous êtes naturellement maladroit, ce dont
vos aînés se gaussent à l’envi. Vous découvrez les coulisses de l’exploit,
les images incongrues et terrifiantes que les gestes qui se veulent
salvateurs créent sur un être que l’on opère.
Vous comprenez mal l’apparente indifférence avec laquelle
l’équipe qui entoure le maître ressent ce spectacle dont la découverte
vous agresse et vous ne pouvez dégager de votre esprit l’obsessionnelle
image de celui qui, sous les champs qui le recouvrent, ne sortira peutêtre
pas vivant de cette aventure.
Vous vous découvrez candide en ce monde initiatique cruel, à
l’image de tous ceux qui, comme vous, y frottent leur juvénile et tendre
sensibilité au risque de ne s’en point remettre. Vous évaluez à son
terrible prix la série d’épreuves qu’il vous faudra surmonter pour
dominer vos réactions, durcir votre approche, faire en sorte que vos
gestes aient plus de valeur pour votre patient que la compassion qu’il
vous inspirera ; que vous parveniez à perdre pendant le temps de votre
- 31 -
action toute la sensibilité de votre nature et faire que cette compassion
n’ait qu’un exclusif motif : l’obligation de guérir. En un mot que vous
endossiez cet état d’apparente inhumanité que vous reprochez à vos
maîtres.
Vous en sortez meurtri dans votre corps et dans votre âme. Vous
avez participé à cette grand-messe qu’est toute chirurgie, et davantage
encore celle que vous venez de vivre, et vous en tirez une profonde
désillusion. Vous découvrez au fil des jours que cet univers que vous
avez désiré connaître comporte des enjeux cruels et exige un style que
vous refusez. Vous comprenez que là n’est pas votre voie, mais que
votre vocation médicale n’en reste pas moins intacte et vous prépare,
quoi qu’il en soit, à l’internat. C’est votre nature qui finalement va
conduire votre choix entre cette double vocation qui vous faisait hésiter
entre la médecine classique, celle de votre grand-père et la médecine
aventureuse de Barnard. Vous vous y résignez mais il en restera des
traces sensibles dans vos écrits. Trente ans plus tard, vous nous
confierez : « Entre ces deux modèles incompatibles, je me préparais à
beaucoup d’émerveillement mais à beaucoup de souffrance aussi » et
vous ajouterez qu’il vous « faudrait un jour payer le prix fort pour cette
schizophrénie ».
Le concours d’internat inscrivit en votre mémoire un savoir que
vous n’oublierez jamais et dont les réformes successives ont
progressivement érodé la nature classique, celle qui nous faisait alors
titulaires des mêmes manières de penser, receleurs de recettes éprouvées
et à notre manière souvent des orateurs assurés. Vous y êtes reçu sans
difficulté et l’on vous sent heureux d’être nanti désormais d’un rôle
hospitalier gratifiant, qui vous libère de cette tyrannie médicale qui
gâchait vos jeunes études. Pendant quatre ans que dure l’internat
« Vous avez fait, dites-vous, quotidiennement l’expérience de
cette puissance dont il est d’autant plus légitime de jouir qu’on en fait
usage pour le bien d’autrui. » Vous atteignez enfin le but que vous vous
êtes fixé. Comme votre grand-père, vous dispensez le bien, vous
consolez, vous guérissez et votre âme, si perméable à la souffrance de
votre prochain, s’en émeut. Toutefois pour qui vous observe en cette
époque déjà lointaine, un léger doute demeure. En fûtes-vous des plus
heureux ?
À cette indiscrète question je me suis efforcé de trouver la
réponse dans l’une de vos « chroniques d’un médecin nomade »
rassemblées sous le titre Un léopard sur le garrot que vous avez publié
récemment. Vous dirai-je que sans ces chroniques j’aurais eu plus de
difficultés à saisir bien des traits de votre caractère, de ceux qui m’ont
permis de rapporter précisément ce qui précède.
Un léopard sur le garrot est un fort beau titre. Il est emprunté à
Éthiopiques, poème de notre illustre ami et confrère Léopold Sédar
Senghor. Vers énigmatique à vrai dire, dans son isolement, aussi ai-je
cherché à le replacer dans son contexte : celui du chant de Chaka ce
poème dramatique dédié aux martyrs bantous de l’Afrique du Sud que
j’ai retrouvé dans l’un des volumes précieux que le cher Léopold Sédar
Senghor m’avait offert, lors de l’un des beaux moments que nous
passâmes ensemble.
Je le cite :
« Mais ces longues années,
cet écartèlement sur la roue des années,
ce carcan qui étranglait toute action.
Cette longue nuit sans sommeil…
J’errais, cavale du Zambèze,
Courant et ruant aux étoiles,
Rongée d’un mal sans nom,
comme d’un léopard sur le garrot. »
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Poème d’amour à vrai dire illustrant davantage la suite de votre
errance que ces années parisiennes auxquelles l’allusion qu’elles furent
longues, qu’elles vous écartelèrent, et qu’elles furent un carcan à la
liberté que vous souhaitiez n’en est pas moins pertinente.
À le lire je n’échappe pas à l’impression que vous ne fûtes jamais
pleinement heureux des contraintes hospitalières, que vous ne parvîntes
jamais à dissocier votre devoir médical, d’une sensibilité exquise, celle
qui vous associait à la souffrance de vos patients, à leur agonie, à leur
mort, aux horreurs de la morgue.
Quand bien même aurez-vous bientôt choisi la neurologie, cette
discipline qui, avant les développements de l’imagerie médicale, liait
avec bonheur la finesse du diagnostic à celle de l’esprit, aux sources du
savoir.
Quand bien même saurez-vous apprécier les subtilités de
la psychiatrie qui vous attirera, cette discipline qui fait du langage le fin
traducteur de son expression pathologique, qu’il vous semblera soudain
que vous vous enferrez dans la routine, et que vous constaterez que la
médecine, dont vous attendiez tout, vous avait cerné « d’une
insupportable clôture. J’étais témoin, dites-vous, de tous les malheurs
humains, mais sans qu’il m’arrivât rien à moi-même ou si peu de chose.
Au coeur de la vie – des autres – et exclu de la mienne, je voyais déjà,
par la même prescience que je mettais dans mes diagnostics, le terme de
mon parcours : devenir professeur, arpenter d’autres couloirs, prendre
ma retraite. Mourir « léopard sur le garrot ».
S’évader de cet hôpital qui a toujours suggéré en vous l’étreinte
d’une angoisse, d’un malaise et rendu difficiles les années de sa pratique
devient une obsession libératrice. Mais comment ? En lisant, bien sûr et
en nous avouant que « Tout ce que [vous] apportaient les écrivains, tout
ce qu’ils laissaient entrevoir de la vie était à la fois merveilleux,
inaccessible » et que « [votre] esprit affamé d’aventures se prenait à
rêver que des mousquetaires arrivaient au galop et [vous] emportaient
avec eux ». Il en vint, un de ces mousquetaires. Il s’appelait Michel, un
étudiant qu’une amie vous avait présenté. Ce Michel est votre antithèse,
matheux alors que vous êtes poète, errant alors que vous êtes fixé,
parasite alors que vous l’abritez, musicien alors que vous ignorez le
solfège, fantasque alors que vous êtes trop sérieux, corrupteur un peu,
joueur, que sais-je encore, mais si brillant qu’il est pour vous la lumière,
le portier d’un autre monde, qu’une mort brutale emporte, mais qui
soudain vous porte à croire que « la médecine non seulement ne
remplissait pas un vide, celui de [votre] ignorance et de [votre] jeunesse,
mais faisait écran à autre chose dont [vous étiez] plein : [votre]
imagination, [vos] rêves, [votre] vraie personnalité ».
De l’imagination vous allez en avoir, des rêves aussi.
Vous quittez le monde étroit de l’hôpital dès que l’occasion vous
en est donnée. D’une rencontre vous décidez de devenir convoyeur de
voitures d’occasion. Vous découvrez l’Afrique, la difficulté de
l’exercice qui consiste à imposer à des moteurs épuisés un parcours qui
vous conduit jusqu’au Niger, mais vous appréciez l’aventure
géographique qui vous est offerte avec des horizons nouveaux qui vous
écrasent et ces peuples que vous découvrez dans leur originale nature et
dont les criants besoins vous émeuvent. Il vous en restera dès cet instant
ce goût de l’ailleurs et ce penchant pour ce qu’il comporte de
potentielles actions. Une vague prémonition de ce que sera votre rôle à
venir.
L’Afrique, vous allez d’ailleurs la retrouver bientôt. On ne peut
écarter un lien entre ce choix que vous allez faire d’accomplir en
coopération le temps de vos obligations militaires et cette première
aventure africaine. Vous vous retrouvez à Sousse en qualité d’interne en
neurologie. Un centre tout neuf vous y attend. Mais c’est à la vétuste
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maternité que l’on vous affecte. Vous devenez accoucheur malgré vous ;
vous êtes horrifié par l’attitude sinon cruelle, voire indifférente que vos
confrères russes ou roumains, conviés par le gouvernement tunisien en
ses universités, adoptent face aux conditions effroyables dans lesquelles
les parturientes sont traitées.
Paradoxalement ce constat donne un sens à votre présence ; il
ressuscite en vous cet intense besoin de secourir, d’assister, de consoler.
Aussi allez-vous vous sentir proche de ces femmes musulmanes,
muettes en votre langue, qui vous émeuvent par leur résignation, leur
simplicité, leur abandon, la confiance qu’elles vous témoignent. « Elles
étaient, dites-vous, ce que j’étais vraiment venu chercher : un ailleurs,
une différence radicale. À Paris pendant que j’exerçais dans le cadre
immuable et rassurant de mon hôpital il me semblait que tous les êtres
humains étaient semblables et que seules leurs maladies étaient
distinctes et variées. En Tunisie je compris au contraire que les maladies
sont universelles et que ce sont les humains qui différent. »
Votre engagement médical sortit profondément modifié de ces
expériences, élargi, et de singulier il devint universel. Désormais ce
désir de communion humaine, que votre culture médicale vous portait à
dispenser à chacun des patients que vous rencontriez, s’est ému des
malheurs collectifs de ceux que bousculent, que déciment les conditions
naturelles ou politiques fatales qui les oppriment.
Serait-il osé d’affirmer qu’à votre retour de Tunisie vous ne
pouvez plus dissocier de votre pratique médicale une arrière-pensée
politique, une réflexion qui comporte un taraudant défi ? Celui de
transformer des situations que l’on juge inacceptables. Vous en resterez
marqué et il n’est guère imprudent d’avancer que l’aventure tunisienne,
à certains égards source de sérieux tracas politiques à votre retour,
conditionnera vos engagements futurs.
À ce retour, vous retrouvez le chemin de l’hôpital et la pratique
de la neurologie, avec le sentiment d’assouvir encore une part essentielle
de ce à quoi votre nature aspire, mais d’autres sirènes désormais vous en
détournent. Elles ne tardent pas à se manifester et c’est par la télévision
une fois encore qu’elles vont le faire. Comme pour Barnard, elle vous
présente un personnage au discours duquel vous vous révélez
extrêmement sensible. Il est médecin, il parle d’un sujet qui vous
intéresse, des malheurs du monde, de guerres cruelles, de solidarité,
d’intervention humanitaire. Il se nomme Bernard Kouchner. Vous
entendez pour la première fois parler de Médecins sans frontières et
d’un exercice de la médecine à la manière de celui dont vous rêvez.
Vous décidez de rejoindre ces médecins qui partagent votre idéal et par
là même de devenir un missionnaire du bien, même si nous comprenons
déjà que votre ardent besoin d’agir vous fait négliger les luttes politiques
internes dont vous êtes le témoin et qu’à vos yeux seul compte le
secours porté « aux faibles, aux oubliés, aux autres ». « Dès lors, ditesvous,
je ne calculai rien et entrai, sans réserve dans l’action. » D’ailleurs
les années qui suivirent furent les plus fécondes de votre vie, même si,
paradoxalement, vous considérez qu’elles furent plutôt des années
d’échec et d’errance. On pourrait s’étonner d’une telle contradiction
mais n’existe-t-il pas fondamentalement dans votre caractère, Monsieur,
un constant combat entre vos impulsions généreuses et votre raison ?
Vous êtes toujours neurologue mais vous prenez du large. Pour
prendre du large, vous reniez toute possibilité d’un destin avantageux
dans la sphère hospitalière, au prétexte que les postes n’étaient réservés
qu’aux fils de patron. Une génération nous sépare et en votre temps le
népotisme médical avait largement vécu, mais il vous est agréable
d’imaginer un avenir médical sans espoir alors que s’offre à vous
l’Aventure.
Et vous avez raison car ce que vous allez découvrir va
- 37 -
transformer votre vie et faire de vous ce que vous êtes et ce que, depuis
toujours sans doute, vous désiriez être.
Vous partez pour le Soudan et ce fut pour vous une rencontre
déterminante : « un hasard providentiel ». Vous y retrouvez certes les
motifs de votre mission, gagner les zones insoumises d’Érythrée, là où
règne une guérilla meurtrière, et vous vous singularisez dans l’approche
politique d’une situation dangereuse où seul, compte pour vous l’utilité
de votre présence, quel qu’en soit le prix.
Mais surtout vous découvrez une terre dont l’impression vous
marque à jamais. C’est votre première grande mission en ce pays et le
trajet qui vous mène au travers du Soudan jusqu’aux hautes terres
d’Éthiopie vous révèle un nouveau monde « riche d’autre chose ». Ses
vastes espaces, ses terres colorées vous séduisent au-delà de ce que vous
pouviez imaginer. Vous êtes fasciné par ces pluies torrentielles qui les
transforment, celles qui « frappent, grondent, claquent sur le sol et sur
les toits et qui l’instant d’après murmurent dans les ruisseaux et les
caressent, avec ces vapeurs bleutées qui montent du sol au retour du
soleil », par ses piscines naturelles d’eau chaude en ce Wondo Guennet,
paradis terrestre pour vos yeux éblouis.
Le souvenir de ses bosquets odorants de cire, de ses arbres à
encens, des plants de cinnamome, de ses nuits blanches de lune et des
doux yeux de ses femmes, vous ne l’oublierez jamais, vous y puiserez
les couleurs et les contours de vos romans. Mais vous n’en êtes pas
encore là. Vous agissez, contournez les obstacles que l’on vous oppose.
« Le marigot politique érythréen et le spectacle des divisions » qui
lézardent votre organisation humanitaire ; mais vous y retrouvez la
vie, la vraie. « Le prix à payer pour pouvoir être utile dans ces terres
habitées » à condition « d’ouvrir les yeux, d’observer sans dégoût et de
comprendre sans condamner ». Votre réflexion sur l’aide humanitaire se
forge au vécu de cette épreuve. Vous en reparlerez.
Malgré vos surprises, vous maintenez à vos retours en France le
contact avec le bureau de Médecins sans frontières, mais vous ne tardez
pas à vous opposer bientôt à des engagements qui heurtent vos propres
convictions et dont vous soupçonnez qu’ils sont « manipulés ». On ne
tolère pas votre indépendance et l’on vous exclu sans autre forme de
procès.
Vous retrouvez la pratique de la médecine, frustré mais
ressassant avec jubilation les souvenirs merveilleux que vous gardez de
vos missions. Aussi reviendrez-vous plus tard à l’action humanitaire,
mais différemment. À votre foi primitive, exaltante il est vrai, succède
un engagement que vous voulez plus rationnel, moins vulnérable. Des
amis étudiants en sciences politiques vous engagent à vous présenter à
l’examen de la rue Saint-Guillaume et comme vous êtes doué vous y
êtes reçu. Ceux-là m’ont rapporté que vous y parliez brillamment, très
brillamment même, et que vous en tiriez l’avantage de masquer une
assiduité très relative. Vous rédigez une thèse de conception hybride
mêlant votre science médicale à votre toute neuve science politique
autour d’un thème purement fictif celui de la politique sanitaire et
sociale de la Communauté européenne, dont le principal et heureux
impact sera de vous déterminer à exposer bientôt, dans plusieurs écrits,
vos opinions sur l’engagement humanitaire. Un engagement qui
d’ailleurs vous poursuit ; vous vous retrouvez bientôt directeur médical
au sein de l’Association contre la faim. Après un intermède philippin
décevant, vous retrouvez soudain l’occasion de l’engagement dont vous
rêviez, car il est aussi urgent qu’impérieux : il ne s’agit rien moins que
de sauver une population entière qu’une famine atroce décime. Et cela
se passe sur les lieux de votre première mission, dans cette Corne de
l’Afrique dont vous dites qu’elle est restée pour vous « comme un
premier amour, le thème d’une nostalgie récurrente ». Les autres
missions vous paraîtront mineures, comparées à celle-ci, et la famine
éthiopienne sera en votre esprit le plus marquant de vos engagements
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humanitaires. Délivré temporairement de la contrainte hospitalière, vous
vous y impliquez totalement et vous prenez toutes dispositions pour
mener à bien la mission que vous montez à Rama. « J’y mis toute mon
énergie, toute ma foi, tout mon coeur, dites-vous. Les impressions, les
émotions me submergeaient et je me sentais bien incapable de les
traduire en récits, en mots. C’est beaucoup plus tard, par le détour du
roman qu’il me serait possible de m’en libérer. » Ce sera l’objet de votre
premier livre L’Abyssin.Vous y découvrez aussi la vraie fraternité qui
règne en votre groupe et son partage devant le danger. L’hostilité aussi
de vos anciens partenaires, qui jettent sur votre attitude pragmatique un
discrédit diffamant mais auquel vous opposez la force de votre action,
l’efficacité de celle-ci et l’amour que vous portez à ce peuple dont Azeb,
la jeune femme que vous y rencontrez, celle qui deviendra votre épouse,
symbolise au travers de la passion qu’elle vous inspire l’enjeu de votre
obstination. Vous y démontrez une détermination à laquelle votre
expérience médicale n’est pas étrangère, celle qui vous conduit à
transposer sur le terrain politique ce qu’elle vous a appris : à savoir la
nécessité de vaincre, c’est-à-dire de guérir, en médecin, serait-ce au prix
de l’éternel compromis qui oppose au danger de la maladie les risques
possibles de l’action thérapeutique qu’on lui oppose. Un bon sens à la
fois humble et audacieux.
De tout cela enfin, vous en tirez la décision d’écrire Le Piège
humanitaire. En réalité la thèse que vous souhaitiez rédiger et qui ne
sera que le premier de vos écrits politiques, ceux qui pendant dix années
se succèderont en une série remarquée. En philosophe désormais, il vous
plaît de démontrer comment à la charité chrétienne s’est substituée une
charité laïque prenant l’apparence d’une aventure universelle abolissant
les frontières, faisant de l’action humanitaire une « poursuite de la
diplomatie par d’autres moyens que la guerre », là où tortures
répressions, génocides sont instrumentalisés par des régimes féroces.
Philosophe ? Moins cependant que notre ami André Glucksmann, qui
avec Thierry Wolton vous ravit la vedette avec Silence, on tue, évoquant
les dérives humanitaires en cette même Éthiopie, publié au même
moment et qui vous fait douter que l’on puisse encore écouter de nos
jours, sur un même objet, les médecins que nous sommes, lorsqu’ils
s’expriment hors de la compétence qu’on leur accorde.
Mais vous aurez votre revanche. Édité en livre de poche sous son
vrai titre en non pas sous celui de Le Piège comme votre éditeur l’avait
imposé, il vous vaudra la reconnaissance de certains de vos amis et
surtout des universitaires, et votre retour en grâce auprès de Claude
Malhuret, devenu dans l’intervalle secrétaire d’État aux Droits de
l’homme dans le gouvernement dirigé alors par Jacques Chirac. Vous
entrez en politique en devenant membre de son cabinet. Vous vivez
auprès de lui deux années passionnantes qui vont se terminer
brutalement.
Quand elles s’achèvent de même que votre provisoire emploi,
vous ne retrouvez pas l’hôpital, mais vous acceptez un poste de
conseiller culturel, au Brésil. Notre confrère Pierre-Jean Rémy ne fut pas
étranger à ce que vous rejoigniez Recife, alors même qu’il pensait que
ce consulat n’était guère à la hauteur de vos talents, mais n’est-ce pas
encore l’aventure qui préside à votre choix ? Quand vous y débarquez
dans l’air humide et chaud de la nuit : « Il y flottait – je vous cite – des
odeurs de Kérosène et de canne à sucre. » Mais ce fut cependant, après
l’Éthiopie, le deuxième grand choc culturel de votre vie. Est-ce parce
que pour la première fois vous y goûtez une oisiveté totale ? Sur la
plage, votre véritable demeure, vous lisez, vous rêvez, vous oubliez
même la médecine. Vous êtes un homme heureux. Vous vous initiez à la
pratique de l’ordinateur et à l’écriture, ce qui vous vaut d’imaginer un
premier roman qu’on vous refusera, mais le regard de peintre qui est en
vous enregistre des images qui seront plus tard comme toutes celles que
- 41 -
votre mémoire aura retenues, l’or de vos futurs récits. Et bien sûr de La
Salamandre qui plaque si pathétiquement sur ce décor de rêve la cruauté
que recèlent la misère et la perversité des hommes. Roman qui restera
quinze ans dans vos cartons.
Le médecin, le politique, le philosophe laissent ainsi peu à peu la
place au romancier. Mais vous vous lassez de ce paradis impur, vous
rentrez en France. Vous renouez avec la médecine, timidement en
remplaçant une neurologue de province, sans enthousiasme. Cette
médecine-là ne vous plaît pas, aussi allez-vous vous consoler de n’avoir
point d’emploi, en écrivant un essai inspiré par votre récente
expérience ; ce sera L’Empire et les nouveaux barbares qui, riche
d’allusions historiques antiques, tente d’analyser alors les conditions qui
opposent l’opulent Nord au misérable Sud, alors que n’existent plus
guère les tensions Est-Ouest qui en masquèrent jusqu’à la chute du
communisme et les moteurs et les tendances. Réédité en 2001, votre
essai prend actuellement une valeur prophétique. Vous y stigmatisez la
différence fondamentale qui sépare les chemins que prennent le Nord,
qui procède à son unification, même besogneuse, mais substituant à la
pluralité passée l’unicité présente, et le Sud, se divisant en de multiples
entités que séparent traditions tribales, religions, révolutions, se refusant
à tout pouvoir central. Une économie de prédation y domine, qui
d’individuelle se fait collective. Citant Tacite parlant des Germains :
« Ces peuples [qui] ne veulent pas acquérir par la sueur ce qu’ils
peuvent obtenir par les armes », vous regrettez profondément cette
dérive si généralement rencontrée dans les pays émergents. « Guérillas,
guerre civile, insurrection, vous le soulignez, activités désormais
ouvertes à tous » constituent autant d’énigmes difficilement accessibles
à nos systèmes de pensée. Ce livre eut, quoi que vous en disiez, un franc
succès ; il fut commenté, traduit, vous valut de nombreuses auditions et
vous ramena vers l’action et, s’en étonnerait-on, vers Médecins sans
frontières. Vous en serez bientôt le vice-président, apprécierez sans
doute quelques-unes des missions qui vous y furent confiées, mais vous
ne refusâtes pas l’occasion qui vous fut offerte de quitter définitivement
ce que vous qualifierez alors de trouble marécage. Au risque d’en faire
crier « les grenouilles qui y pataugeaient » – je vous cite – car vous
rejoignez le ministère de la Défense, dont a priori on peut penser qu’il
n’offrait pas à vos amis l’image d’un concurrent valable dans le domaine
de l’action humanitaire.
Et pourtant c’est à Sarajevo qu’il vous conduit, en pleine
tourmente, et que vous y retrouvez le climat que vous aimez, celui de
l’action, médicale tout d’abord, politique aussi, évacuant ici telle fillette,
libérant là tels otages, naviguant entre tous ces protagonistes guerriers et
démontrant à la fois courage et détermination, un vrai talent de
diplomate, celui que l’on va tester bientôt sur un autre terrain combien
plus dangereux, celui du Rwanda, où vous parvenez à nouer des contacts
que l’on croyait impossibles entre ceux qui se combattaient.
Vous viviez une vie dangereuse et exaltante, mais le danger ne
vint pas d’où vous le pensiez. Non pas d’un tireur isolé mais de la
décision de dissoudre l’Assemblée nationale, qui mit fin à vos fonctions.
Fin somme toute prévisible d’une façon ou d’une autre et contre les
conséquences de laquelle vous vous étiez prémuni en passant le
concours de médecin des hôpitaux.
Un poste vous est promis à Saint-Antoine, mais il vous faut
l’attendre six mois. Pendant ceux-là, vous rejoignez Xavier Emmanuelli,
son SAMU Social et l’âpre et subtile approche des S.D.F. qu’il veut
sauver et que vous testez à ses côtés une fois par semaine. Mais vous
goûtez aussi le bonheur d’être libre de tout emploi et de disposer d’un
temps que vous allez consacrer à l’écriture. Cela fait des années que
vous en rêvez. Certes vos écrits politiques vous ont démontré que vous
en étiez capable et que vous aviez su exprimer plus ou moins
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directement le sel de vos aventures, mais vous percevez comme une
pesante rétention, celle des images que vous avez enfouies en vous, celle
des climats que vous avez découverts, des peuples que vous avez
rencontrés, des femmes que vous avez croisées et que votre imagination
s’impatiente de ne pas avoir encore fait revivre, à votre manière, à votre
gré.
C’est romancier que vous voulez être. Vous écrivez votre premier
roman, du moins le premier que vous oserez offrir à vos lecteurs. Vous
découvrez que laisser courir votre imagination vous est secourable :
« J’étais dans un complet désarroi, avouez-vous. Alors l’imaginaire est
venu à mon secours. » Toutefois cette imagination va replacer vos pas
dans votre propre histoire car, si Les Causes perdues ne seront publiées
que plus tard, c’est bien ce roman qui fut votre premier essai, un essai
d’inspiration autobiographique, car ce journal d’Hilarion Gringorian
tenu à Asmara, en cette Éthiopie qui vous est chère, nous livre
l’aventure d’un jeune Français, Grégoire, âgé de 27 ans, qui sans vous
ressembler physiquement nous rapporte ce que vous y avez vécu. Vous
l’écrivez vite car, au fil des pages que vous remplissez de votre écriture,
vous désirez davantage, comme si transposer votre expérience
humanitaire de cette façon vous avait permis d’en exorciser la déception,
même s’il en restait la grandeur sans toutefois vous satisfaire tout à fait.
Combien seriez-vous plus libre si vous abordiez vraiment la fiction ? Et
pourquoi pas celle que vous inspire cette anecdote par laquelle vous
terminez votre livre, celle qui conte l’aventure d’un apothicaire que le
roi Louis XIV envoya auprès du négus d’Abyssinie ? Une aventure qui
vous transporte et vous fait écrire L’Abyssin, en cinq semaines
seulement, à la manière d’« un traitement à usage personnel, ce livre
[n’ayant] d’autre prétention que de m’aider à vivre », ajoutez-vous.
Autodiagnostic du psychiatre que vous êtes ? ou précaution
d’auteur peu sûr de lui-même ?
Jean-Baptiste Poncet, cet apothicaire français, qui se disait
médecin – ce qui était une imposture fréquente au siècle du Grand Roi –
vivant au Caire, sera le héros de votre histoire. Une catharsis plaisante
de presque 600 pages pour que se restituent devant nous les couleurs, les
odeurs, les violences, les séductions des paysages que Jean-Baptiste
(j’allais dire Jean-Christophe) traverse pour se rendre en Abyssinie,
l’adversité de ceux qui s’opposent à sa mission, mais aussi et surtout
l’amour qui en constitue la trame profonde. Une aventure riche en
rebondissements, de celles qui pourrait vous classer selon notre confrère
Jean Dutourd, les appréciant, parmi : « Les romanciers à tiroirs [qui, je
le cite] bénéficient d’une grâce et Lesage plus qu’un autre ; c’est que
leurs tiroirs, mystérieusement, contiennent des aventures qui, tout en
ayant l’air de couper artificiellement le récit principal, l’enrichissent, lui
donnent des éclairages et des harmoniques. » Mais vous classer aussi
parmi tous ceux que fascinèrent les soleils d’ailleurs, les terres où ils
allument des aurores somptueuses, réveillent des senteurs inconnues et
auxquelles ils aiment lier l’aventure des hommes et les caprices de
l’histoire. Ce que je me permettrai d’évoquer avec cette histoire d’Alix
et de Jean-Baptiste, mais qui concernera aussi vos romans futurs.
L’Abyssin va recevoir du public un accueil si bienveillant qu’il vous
vaudra le prix Goncourt du premier roman et le prix Méditerranée en
cette année 1997. Ces couronnes vont encore une fois bouleverser votre
vie. Vous exercez à nouveau la médecine, mais l’écrivain qu’honore
désormais la presse, la liberté que son succès lui laisse entrevoir vous
parurent être paradoxalement un désaveu à votre vie présente ; celle du
médecin enfermé entre les murs de l’hôpital, avec laquelle vous aviez
naguère déjà rompu, et avec laquelle vous allez de nouveau rompre.
Vous ne voulez plus être un médecin qui écrit mais un écrivain,
celui qui se souvient du jubilatoire enfermement en lequel il trouva
l’occasion bienheureuse de son évasion. Vous quittez ce poste
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hospitalier que vous aviez désiré, la sécurité qui lui est liée et faites le
pari d’écrire d’autres livres. Vous liez votre liberté d’écrire à votre
liberté d’être. L’Abyssin aura une suite moins heureuse, mais les doutes
qui auraient pu ébranler vos convictions s’évanouiront rapidement
lorsque Les Causes perdues seront couronnées par le prix Interallié et
votre Rouge Brésil par le Goncourt, en 2001. Un large public
s’enthousiasme pour les aventures du chevalier de Villegagnon, de Just
et de Colombe. Vous y gagnez la consécration du style que vous avez
choisi, la maîtrise du récit et cette agilité à transcrire l’histoire, que vos
lecteurs apprécient et qui vous font dire avec déférence qu’il vous
rapproche d’Alexandre Dumas. Ce style que vous retrouverez aussi dans
votre conte futuriste Globalia, ou votre écologique Parfum d’Adam.
Différent cependant de celui qu’emprunte une forme plus personnelle de
votre talent dans La Salamandre, ou Un léopard sur le garrot, dans
lesquels le temps présent reprend ses droits.
L’écrivain consacré que vous êtes désormais vous fait dire que
« jamais [vous n’avez] été aussi peu médecin qu’aujourd’hui. Et
pourtant, que jamais [vous n’avez] été plus proche de la vocation qui
[vous] a fait choisir ce métier... ». Dans votre dernier livre,
autobiographique, que j’ai cité, vous discutez longuement de ce qui vous
lie à votre formation médicale et de ce qui vous en sépare dans votre
activité littéraire. Vous prétendez que votre activité médicale s’est figée
en vous de telle sorte qu’elle vous est apparue plutôt comme un obstacle
à votre désir de fiction. Et cependant vous revendiquez l’action, celle
dont le temps réel, dites-vous, embrume votre vue mais alimente votre
pensée d’après celle qui vous inspire. Mais ce désir d’action qui domine
votre vie n’est-il pas d’essence médicale, quelle que fût l’expression que
vous lui donnâtes ?
Permettez-moi de ne pas vous trouver si dissemblable de tous ces
médecins qui vous précédèrent en notre Compagnie. Nombre d’entre
eux, certes, restèrent intimement liés à leur discipline mais tous
conférèrent, au regard si singulier qu’ils portèrent sur les hommes et sur
la véritable condition de ceux-ci, la vision qu’ils eurent du monde et
qu’ils nous livrèrent dans leurs écrits. Une vision que Cureau de La
Chambre, le premier d’entre nous, traduisit si bellement et en français,
quoique médecin latinisant de son siècle, dans les cinq volumes qui lui
permirent de définir les caractères des passions, lesquelles gardaient
sans doute les parfums du salon de Madeleine de Scudéry et des
précieuses qu’il y rencontrait. Une vision neuve et peut-être dérangeante
qui disparut avec lui et dont il fallut près d’un siècle et demi pour qu’elle
réapparût en notre Compagnie avec Félix Vicq d’Azyr, encyclopédiste
autant que brillant anatomiste et visionnaire en notre discipline. Jean-
Georges Cabanis, lui-même, si proche ami de Mme d’Helvétius,
développait encore, en ce XIXe siècle naissant, de larges préoccupations
médicales en ses démarches politiques ou philosophiques. Ce qui ne
concerne guère je vous l’accorde Émile Littré, qui, quoique interne des
hôpitaux, ne passa jamais sa thèse de médecine et préféra enseigner le
grec et le latin et s’enfouir, avec la précision que l’on sait, pendant près
de vingt années dans la définition des mots. Que dire aussi de
Clemenceau ? Qui ne fut médecin que le temps de sa jeunesse et qui lui
préféra le brillant rôle politique qu’on lui connaît ?
C’est le XXe siècle qui ouvrit largement notre Compagnie aux
médecins. On y relève pas moins de sept élections. L’accueil en 1935
par notre compagnie de l’auteur de la Chronique des Pasquier, Georges
Duhamel, comporte encore une large connotation littéraire. 1935, c’est
cependant l’époque où la médecine découvre son premier grand
remède : les sulfamides, ce qui fit dire à notre maître Jean Bernard qu’ils
offraient aux médecins la première occasion d’être enfin efficaces.
Avant, ajoutait-il, ils n’avaient que les mots, désormais ils avaient le
pouvoir réel de sauver des vies. Ils devenaient des atouts essentiels en
nos sociétés, ce que sans doute notre Compagnie remarqua.
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Jean Bernard tout comme Louis Pasteur Vallery-Radot, porteparole
d’une médecine désormais triomphante, rejoignirent celle-ci
parce qu’ils paraient leurs écrits, tout en restant profondément
imprégnés de leur savoir médical, de propos humanistes ou poétiques.
Jean Delay, véritable révélateur de la part chimique de nos humeurs,
subtile confesseur des âmes, sachant en calmer les orages aussi bien
qu’en exprimer les souffrances, sut assouvir avec bonheur le besoin
d’écrire auquel il aspirait depuis l’enfance. Jean Hamburger, qui à la
manière de Barnard sut offrir un rein neuf à celui qui allait mourir, fit de
Clio une assidue compagne. Et pour clore la liste de ceux qui ne sont
plus, Henri Mondor, le premier chirurgien que notre Compagnie, depuis
sa création, daignât enfin accueillir, avait su lui prouver qu’il lisait
Mallarmé comme personne. Convenez qu’avec eux, et François Jacob,
le plus éminent d’entre nous, nanti du même bagage et doté d’une vision
qui nous est propre, vous partagez le même besoin d’écrire.
Mais je vous accorde une singularité qui vous inscrit parmi les
plus romanesques d’entre nous, et vous fait écrivain, fussiez-vous
médecin, plutôt que médecin ayant le goût d’écrire.
En cela vous vous rapprochez de celui dont vous venez de faire
l’éloge. Celui qui fut notre doyen d’élection, Henri Troyat, qui fut
présent plus de cinquante ans dans le fauteuil que vous occupez
désormais et dont l’oeuvre immense, puisée dans ses origines, sut mêler
avec bonheur les images rémanentes de son enfance russe à sa
prodigieuse imagination. Comme vous il connut la gloire du Goncourt.
Comme vous il sut concilier, et avec quelle ampleur, le réel et la fiction.
En son fauteuil je suis sûr, Monsieur, que vous méditerez le jeu de ces
similitudes.
Avant de clore ce long discours, permettez-moi, Monsieur, de
vous poser une question. Homme d’action, vous avez voué à la fiction
un rôle majeur en votre vie. Au temps de l’action, vous nous avez dit
préférer la fiction tout en ne vous écartant guère longtemps, il faut bien
l’avouer, de l’action. Dans l’un de vos romans, j’ai relevé cette
description du métier de diplomate : « Il ne remplissait jamais si bien
son rôle que dans ces moments où, n’ayant rien à faire, il pouvait s’y
consacrer tout entier [....] il rendait des visites à un nombre de
personnages [....] auxquels il n’avait rien à dire, et dont il ne consentait à
rien entendre [....] Ce rien, il parvenait alors à l’élever à la dignité d’une
grâce d’état, nimbée comme il se doit de secret et parfumée de mépris à
l’endroit de celui qui aurait eu l’audace de lui demander des comptes sur
l’emploi de son temps. » Votre imagination, en l’occurrence fort
narquoise, prête à M. de Maillet, consul au Caire dans votre roman
L’Abyssin, un rôle dont j’aimerais savoir s’il s’accommode de la réalité
que vous vivez à Dakar ou s’il est de pure fiction ? Ou faut-il que nousmêmes
nous nous portions à imaginer qu’elle en diffère sûrement et
avec grand avantage ? C’est ce que vous nous direz bientôt car,
Monsieur, je vous souhaite bienvenue en notre Compagnie.


 

 

 

 

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